William Grover-Williams est né le 16 janvier 1903 à Montrouge, dans la banlieue sud de Paris, d'un père anglais et d'une mère française. Ce double héritage culturel et linguistique allait s'avérer décisif dans une vie qui devait osciller entre les sommets de la compétition automobile et les ombres les plus dangereuses de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Mort en mars 1945 au camp de concentration de Sachsenhausen, il incarne une trajectoire humaine d'une intensité exceptionnelle.
Dès 1919, à seize ans, il a commencé à travailler comme chauffeur pour le célèbre peintre de guerre irlandais Sir William Orpen, une figure éminente du monde artistique de l'époque. Cette expérience précoce au service d'un homme cultivé et mondain lui a permis de fréquenter les cercles de la haute société parisienne et de développer sa maîtrise de la conduite automobile, qui allait devenir son domaine d'excellence.
En 1926, Grover-Williams a débuté sa carrière de pilote de course en s'engageant au volant d'une Bugatti dans plusieurs compétitions françaises, notamment le Grand Prix de Provence à Miramas et le rallye de Monte-Carlo. Sa progression a été rapide et ses résultats ont rapidement attiré l'attention du milieu de la course automobile française. Il a d'ailleurs reçu cette année-là le deuxième Grand Prix de la Côte d'Azur, un trophée récompensant ses performances dans les côtes de La Turbie, du Mont Agel et de l'Esterel.
Les années 1928 et 1929 ont représenté l'apogée de sa carrière sportive. Au volant d'une Bugatti Type 35B de couleur verte, il a remporté successivement les Grands Prix de l'ACF, les épreuves les plus prestigieuses du calendrier automobile de l'époque. Sa victoire au premier Grand Prix de Monaco reste gravée dans la mémoire du sport automobile : en battant le grand pilote allemand Rudolf Caracciola, qui conduisait une Mercedes, il a démontré une supériorité technique et tactique qui force encore aujourd'hui l'admiration des historiens du sport.
En novembre de l'une de ces années triomphales, Grover-Williams a épousé Yvonne Aupicq, qu'il avait connue lorsqu'il la conduisait dans Paris en compagnie de William Orpen dont elle avait été la maîtresse. Le couple, aisé financièrement, occupait un appartement dans un quartier chic de Paris et possédait une grande maison à La Baule, station balnéaire de la côte atlantique. En 1931, il a poursuivi ses succès en remportant les Grands Prix de Belgique et de La Baule, ce dernier qu'il allait s'adjuger également lors des deux éditions suivantes. Sa carrière a ensuite décliné progressivement et il a cessé de courir vers la fin des années 1930.
L'occupation de la France par les forces nazies à partir de 1940 a radicalement changé le cours de son existence. Grover-Williams s'est enfui en Grande-Bretagne où il a rejoint le Royal Army Service Corps. Sa parfaite maîtrise du français et de l'anglais, combinée à sa connaissance intime de la société française et de ses réseaux, en faisaient un agent de terrain idéal pour le Special Operations Executive, l'organisation britannique chargée de soutenir les mouvements de résistance en Europe occupée.
Le 30 mai 1942, dans la dernière nuit de ce mois de printemps, il a été parachuté en aveugle près du Mans, accompagné de Christopher Burney dit « Charles », qui remplissait une mission distincte. Son nom de guerre était « Sébastien » et son nom de code opérationnel, CHESTNUT, soit Châtaigne en français. Il opérait sous le grade de captain au sein de la section F du SOE. Sur le sol français, il a rapidement recruté parmi ses anciens amis du monde de la course automobile, notamment Robert Benoist et Jean-Pierre Wimille, deux pilotes dont le courage égalait le talent.
Ensemble, ce réseau de résistants a tissé dans la région parisienne un dispositif clandestin organisé en cellules de sabotage et en comités de réception destinés à accueillir les parachutages d'hommes et de matériel. Ce type de réseau, fragile par nature, vivait sous la menace permanente de la dénonciation et des infiltrations des services de contre-espionnage nazis.
Le 2 août 1943, Grover-Williams a été arrêté par le SD à Auffargis. Après un long interrogatoire, il a été déporté à Berlin puis emprisonné au camp de concentration de Sachsenhausen. Le 23 mars 1945, à quelques semaines seulement de la capitulation allemande, il a été exécuté avec Francis Suttill, un autre chef de réseau majeur du SOE. Certaines voix se sont élevées pour prétendre qu'il aurait survécu, mais les éléments disponibles ne permettent pas d'accréditer sérieusement cette thèse.
La vie de William Grover-Williams illustre la transformation profonde que la guerre peut opérer dans les destinées individuelles. Champion automobile adulé dans les années 1920 et 1930, il est devenu l'un des agents secrets les plus actifs de la Résistance française, payant de sa vie son engagement au service de la liberté. Sa mémoire est aujourd'hui honorée à la fois dans le monde du sport automobile, dont il a écrit quelques-unes des plus belles pages, et parmi les figures de la Résistance franco-britannique contre l'occupation nazie.


