Lorsque Donald Trump prête serment en tant que quarante-cinquième président des États-Unis en janvier 2017, ses adversaires politiques évoquent presque aussitôt la possibilité d'une procédure de destitution. Les premières demandes formelles en ce sens émergent dès mai 2017, portées par quelques élus républicains dissidents et une frange de démocrates convaincus que la campagne présidentielle de 2016 avait été entachée d'ingérences russes. Ces accusations reposent sur des soupçons de collusion entre l'équipe de campagne de Trump et les services secrets russes, un dossier qui allait bientôt être connu sous le nom de Russiagate.
En décembre 2017, une résolution d'impeachment est soumise à la Chambre des représentants, alors encore dominée par les républicains. Elle échoue sans surprise. La donne change radicalement lors des élections de mi-mandat de novembre 2018 : les démocrates s'emparent de la majorité à la Chambre, ouvrant un nouveau chapitre dans la confrontation entre le président et ses opposants. Forts de cette position, les démocrates lancent plusieurs enquêtes parlementaires sur les finances et les actes de l'administration Trump.
En janvier 2019, de nouvelles révélations éclatent : Trump aurait demandé à son ancien avocat de longue date Michael Cohen de mentir sous serment devant le Congrès, notamment sur les discussions concernant un projet de tour Trump à Moscou. Ces allégations renforcent la pression sur les démocrates pour qu'ils agissent. En avril 2019, le rapport du procureur spécial Robert Mueller est rendu public. S'il ne conclut pas formellement à une obstruction à la justice de la part du président, Mueller indique clairement qu'il appartient au Congrès de trancher sur cette question, laissant la porte grande ouverte à une procédure parlementaire.
La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, reste néanmoins prudente. Elle insiste sur le fait qu'une mise en accusation ne peut être envisagée que si elle repose sur des preuves accablantes et bénéficie d'un soutien bipartisan, sans quoi elle ne ferait que diviser davantage le pays. En mai 2019, elle évoque toutefois la possibilité d'une enquête formelle si l'administration continue à faire obstacle au travail du Congrès.
C'est un tout autre dossier qui va finalement déclencher la procédure : l'affaire ukrainienne. Entre mai et août 2019, Donald Trump et son avocat personnel Rudy Giuliani auraient exercé des pressions sur les autorités ukrainiennes pour qu'elles ouvrent une enquête sur Joe Biden, ancien vice-président et candidat favori à l'investiture démocrate pour l'élection présidentielle de 2020, ainsi que sur son fils Hunter Biden. Cette démarche est perçue comme une tentative d'instrumentaliser un gouvernement étranger à des fins électorales intérieures.
La situation prend une dimension explosive lorsqu'un lanceur d'alerte au sein des services de renseignement américains signale que la Maison-Blanche aurait tenté de dissimuler le contenu d'un appel téléphonique entre Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Le 27 septembre 2019, des informations font surface selon lesquelles cette conversation aurait été stockée sur un système informatique hautement classifié, normalement réservé aux échanges les plus sensibles. Des critiques y voient une manœuvre délibérée pour soustraire des informations potentiellement compromettantes au regard du Congrès.
Nancy Pelosi franchit alors le Rubicon et annonce l'ouverture d'une enquête formelle en vue d'une mise en accusation. Les commissions compétentes de la Chambre se mettent au travail, entendent de nombreux témoins — dont certains bravent les injonctions de la Maison-Blanche de ne pas coopérer — et accumulent les preuves autour de deux chefs d'accusation principaux.
En décembre 2019, la Chambre des représentants vote la mise en accusation de Donald Trump pour « abus de pouvoir » et « entrave à la bonne marche du Congrès ». Par ce vote, Trump devient le troisième président de l'histoire américaine à être mis en accusation et renvoyé devant le Sénat pour y être jugé, après Andrew Johnson en 1868 et Bill Clinton en 1998. Le vote s'effectue dans une atmosphère de profonde polarisation partisane, aucun républicain à la Chambre ne soutenant la destitution.
Le procès s'ouvre au Sénat en janvier 2020. Il dure environ deux semaines, au cours desquelles les arguments des deux camps sont exposés dans l'hémicycle. La question de l'audition de témoins supplémentaires fait l'objet d'un bras de fer acharné, les républicains s'y opposant fermement. Finalement, le Sénat, à majorité républicaine, acquitte Donald Trump sur les deux chefs d'accusation le 5 février 2020, n'atteignant pas la majorité des deux tiers requise pour prononcer la destitution.
Cet épisode laisse des traces profondes dans la vie politique américaine. Il illustre à quel point les procédures de destitution sont devenues des instruments de confrontation partisane plutôt que des mécanismes strictement constitutionnels. Pour ses partisans, Trump sort renforcé de l'épreuve, présentant son acquittement comme une victoire contre une persécution politique. Pour ses adversaires, la procédure a mis en lumière ce qu'ils considèrent comme des abus de pouvoir réels, restés sans conséquences en raison de la loyauté partisane du Sénat.
L'affaire ukrainienne aura néanmoins contribué à forger la réputation internationale de Volodymyr Zelensky, propulsé malgré lui au cœur de la politique américaine. Elle aura aussi durablement marqué les relations entre l'exécutif et le législatif aux États-Unis, révélant les limites constitutionnelles d'un système fondé sur l'équilibre des pouvoirs lorsque ceux-ci sont profondément polarisés. Donald Trump, pour sa part, sera de nouveau visé par une procédure d'impeachment en 2021, après l'assaut du Capitole du 6 janvier, ce qui fera de lui le seul président américain à avoir été mis en accusation deux fois.