Dans le vaste panorama de la philosophie occidentale, aucun nom ne résonne avec autant d'autorité que celui de Platon. Né en 428 ou 427 avant notre ère à Athènes, dans le dème de Collytos, cet aristocrate athénien allait transformer la pensée humaine d'une façon si profonde que le philosophe Alfred North Whitehead put écrire, des siècles plus tard, que l'ensemble de la philosophie occidentale n'était qu'une suite de notes de bas de page aux dialogues platoniciens. Il mourut dans la même ville en 348 ou 347 avant notre ère, laissant derrière lui une œuvre d'une cohérence et d'une richesse exceptionnelles.
Platon naquit dans une famille de haute noblesse athénienne. Son père, Ariston d'Athènes, prétendait descendre de Codros, le dernier roi légendaire d'Athènes. Sa mère, Périctionè, était quant à elle apparentée au grand législateur Solon par son ancêtre Dropidas, frère de ce dernier. Plus troublant encore, Périctionè était la cousine germaine de Critias et la sœur de Charmide, tous deux membres des Trente Tyrans qui gouvernèrent Athènes en 404 avant notre ère. Cette proximité familiale avec l'oligarchie tyrannique marqua profondément le jeune philosophe et alimenta sa méfiance durable envers les régimes démocratiques et démagogiques. Il avait deux frères, Adimante de Collytos et Glaucon.
La rencontre décisive de la vie de Platon fut celle avec Socrate, qui devint son maître à penser. Profondément marqué par la condamnation et la mort de ce dernier en 399 avant notre ère, Platon en conçut une rancœur durable envers la démocratie athénienne, régime qu'il considérait comme une forme de gouvernement fondamentalement instable et injuste. C'est en réaction à cet événement traumatisant qu'il entreprit une réflexion politique et éthique qui allait constituer l'une des dimensions les plus importantes de son œuvre.
Après la mort de Socrate, Platon voyagea dans le monde méditerranéen, séjourna notamment à Mégare auprès du philosophe Euclide, et effectua plusieurs voyages en Sicile, à la cour du tyran de Syracuse, Denys l'Ancien puis Denys le Jeune. Ces séjours siciliens, au cours desquels il tenta vainement de mettre en pratique ses idées politiques en conseillant les souverains locaux, se soldèrent par des échecs cuisants. Selon une tradition ancienne, il aurait même été un temps réduit en esclavage avant d'être racheté par des amis.
De retour à Athènes, vers 387 avant notre ère, Platon fonda l'Académie, première institution d'enseignement supérieur de l'histoire occidentale, dont le nom venait du héros légendaire Académos, dont le jardin jouxtait les lieux. Cette école accueillit les esprits les plus brillants de l'époque, parmi lesquels Aristote, qui y fut élève puis enseignant pendant plus de vingt ans. L'Académie survécut à son fondateur et continua d'exercer son influence intellectuelle pendant près de neuf siècles.
L'œuvre philosophique de Platon, composée presque exclusivement de dialogues, constitue un ensemble remarquable par son ampleur et sa diversité. Il y aborde la métaphysique, l'éthique, l'esthétique, la politique et la philosophie de la nature. Chaque dialogue prend pour point de départ une question concrète — qu'est-ce que le beau ? qu'est-ce que le courage ? qu'est-ce que la justice ? — et développe une investigation qui va souvent bien au-delà du sujet apparent. La méthode employée, que Platon appelle dialectique ou maïeutique, héritée de Socrate, consiste à progresser vers la vérité par un jeu de questions et de réponses, en réfutant les fausses opinions et en s'élevant vers les idées universelles.
La contribution philosophique la plus originale et la plus influente de Platon est sans conteste sa théorie des Idées, parfois appelée théorie des Formes. Selon cette doctrine, la réalité sensible que nous percevons par nos sens n'est qu'une image imparfaite et changeante d'un monde d'entités immuables, éternelles et parfaites : les Idées ou Formes. Ainsi, tous les objets beaux que nous pouvons observer participent de l'Idée de Beauté, qui, elle, est absolue et transcendante. Au sommet de cette hiérarchie des Formes trône le principe du Bien, qui englobe les archétypes du Vrai, du Bon et du Beau. Cette vision dualiste du réel a exercé une influence immense sur la pensée philosophique et théologique ultérieure, notamment sur le néoplatonisme et sur la théologie chrétienne.
Sur le plan politique, Platon développe dans La République sa conception de la cité idéale, gouvernée non par les riches ou par la multitude des citoyens, mais par des philosophes-rois, hommes formés à la connaissance du Bien véritable et capables de guider la cité selon des principes de justice. Il distingue trois classes dans la société : les philosophes-gouvernants, les guerriers et les producteurs, correspondant aux trois parties de l'âme humaine : la raison, le courage et le désir. La cité juste est celle dans laquelle chaque classe accomplit sa fonction propre sans empiéter sur celle des autres.
La pensée de Platon n'est cependant pas monolithique. Un certain nombre de ses dialogues se terminent en apories, sans résolution claire des problèmes posés, ce qui a amené les commentateurs à débattre longuement pour savoir si Platon professait une philosophie dogmatique ou sceptique. Théophraste reconnaissait en lui le premier par la renommée et le génie dans la succession des philosophes. La plus ancienne biographie de Platon qui nous soit parvenue, rédigée par l'auteur latin Apulée au IIe siècle de notre ère, illustre à quel point sa figure était déjà entourée de respect et de légende dans l'Antiquité.
L'héritage de Platon est proprement incommensurable. Sa fondation de l'Académie, son exploration systématique des grands problèmes philosophiques, sa théorie des Idées et sa conception de la philosophie politique ont irrigué deux millénaires et demi de pensée occidentale. Des néoplatoniciens aux philosophes chrétiens médiévaux, des humanistes de la Renaissance aux idéalistes allemands, il est difficile de trouver un courant de pensée majeur qui ne se soit en quelque façon mesuré à son œuvre. Platon reste, selon les mots mêmes de Théophraste, le premier par la renommée et le génie dans l'histoire de la philosophie.
