Peu de figures de l'histoire universelle ont exercé une fascination aussi durable que Charlemagne, ce roi des Francs qui devint le premier empereur d'Occident depuis trois siècles. Né à une date incertaine — vraisemblablement en 742, certains sources mentionnant 747 ou 748 — et mort le 28 janvier 814 à Aix-la-Chapelle, Charles dit « le Grand », Carolus Magnus en latin, appartient à la dynastie des Carolingiens. Il est parfois considéré comme le père de l'Europe pour avoir rassemblé sous une autorité commune une grande partie de l'Europe occidentale et posé les fondements de l'organisation politique qui allait inspirer les grands États du continent.
Fils de Pépin le Bref et de Bertrade de Laon, Charlemagne hérita du trône franc en 768, partageant d'abord le royaume avec son frère Carloman, dont la mort en 771 lui laissa la totalité du pouvoir. Il était ainsi le maître incontesté d'un royaume qui couvrait déjà la majeure partie de ce qui est aujourd'hui la France et l'Allemagne occidentale. C'est à partir de cette base qu'il allait mener pendant des décennies une politique d'expansion militaire et de consolidation administrative qui transformerait profondément la carte de l'Europe.
Les campagnes militaires de Charlemagne furent nombreuses et souvent d'une brutalité remarquable pour l'époque. La plus longue et la plus difficile fut sans doute la guerre contre les Saxons, peuple germanique païen établi dans les régions qui correspondent aujourd'hui au nord de l'Allemagne. Cette guerre, engagée dès 772, dura plus de trente ans et s'acheva seulement en 804, avec la soumission définitive des Saxons. Charlemagne imposa leur conversion au christianisme par la force, n'hésitant pas à ordonner des exécutions massives d'opposants. Il conquit également le royaume des Lombards en Italie en 774, se proclamant leur roi, et mena des expéditions contre les musulmans d'al-Andalus, qui aboutirent notamment à la création de la Marche d'Espagne, buffer zone défensive au-delà des Pyrénées.
L'apogée symbolique de ces conquêtes fut le couronnement impérial. Le 24 ou 25 décembre 800, à Rome, le pape Léon III posa sur la tête de Charlemagne la couronne impériale, le proclamant empereur des Romains. Cet acte ressuscitait une dignité disparue en Occident depuis la déposition de Romulus Augustule en 476, trois siècles auparavant. Sa signification politique fut immense : Charlemagne se posait en successeur des empereurs romains et en protecteur du christianisme occidental, unissant sous son sceptre la tradition romaine, la culture chrétienne et la vigueur germanique.
Souverain réformateur autant que guerrier, Charlemagne s'attacha à réorganiser l'administration de son immense empire. Il développa le système des missi dominici, envoyés royaux chargés d'inspecter les provinces et de faire respecter la volonté impériale. Il s'appuya sur l'Église, dont les évêques et les abbés furent intégrés à l'administration territoriale, pour diffuser son autorité dans les régions les plus éloignées. Il fit également rédiger des capitulaires, textes législatifs qui uniformisaient le droit et l'administration à travers l'empire.
L'une des dimensions les plus remarquables de son règne fut son mécénat culturel et intellectuel. Entouré d'un cercle d'érudits qu'il avait attirés à sa cour d'Aix-la-Chapelle — parmi lesquels l'Anglais Alcuin, qui devint son conseiller le plus influent, le poète lombard Paul Diacre et l'historien Éginhard — Charlemagne promut ce que les historiens appellent la renaissance carolingienne. Dans les scriptoria des monastères, on copiait les textes antiques, on réformait l'écriture en développant la caroline minuscule, on enseignait le latin classique et les arts libéraux. Cette politique de conservation du savoir antique est en grande partie responsable de la transmission à l'Occident médiéval des textes de l'Antiquité.
L'histoire nous a laissé sur Charlemagne deux sources contemporaines majeures. La Vita Caroli, rédigée par son secrétaire Éginhard, constitue la biographie la plus précise ; les Gesta Karoli Magni, attribuées au moine de Saint-Gall Notker le Bègue, y ajoutent de nombreuses anecdotes et légendes. On dispose également de 164 diplômes de son règne, dont 47 originaux, de 107 capitulaires, et de 270 lettres de l'abbé Alcuin, dont un grand nombre lui sont adressées.
Charlemagne avait prévu dès 806 le partage de l'empire entre ses trois fils, conformément à la tradition successorale franque. La mort prématurée de deux d'entre eux simplifia les choses, et c'est finalement Louis le Pieux qui lui succéda. Mais l'empire carolingien ne survécut pas longtemps intact : en 843, par le traité de Verdun, ses trois petits-fils se partagèrent ses territoires, posant les bases de ce qui deviendrait la France et le Saint-Empire romain germanique. La figure de Charlemagne devint alors un enjeu politique entre Français et Allemands, chacun revendiquant cet illustre ancêtre pour légitimer ses prétentions. Aujourd'hui encore, la cathédrale d'Aix-la-Chapelle fait vénérer ses reliques, et un prix européen portant son nom est décerné chaque année dans cette même ville à des personnalités ayant contribué à l'unification du continent.

