Paul Henreid incarne à bien des égards le destin tragique et romanesque de toute une génération d'artistes européens contraints par la montée des totalitarismes à quitter leur continent natal pour tenter de reconstruire leur vie et leur carrière aux États-Unis. Né le 10 janvier 1908 à Trieste, alors ville de l'empire austro-hongrois, sous le nom complet de Paul Georg Julius Hernreid Ritter von Wassel-Waldingau, il portait dans son patronyme même toute la complexité d'un monde sur le point de basculer.
Trieste était à cette époque une ville cosmopolite et culturellement effervescente, carrefour entre le monde germanique, le monde slave et la péninsule italienne. Grandir dans ce milieu offrait à un enfant sensible une ouverture sur plusieurs langues et plusieurs cultures, une richesse qui se révèlerait précieuse pour un acteur dont la carrière se déploierait sur plusieurs continents et dans plusieurs langues.
Henreid commence sa carrière théâtrale et cinématographique en Europe centrale. Ses premières apparitions à l'écran datent des années 1930, notamment dans Hohe Schule d'Erich Engel en 1934, où il tient le rôle de Franz von Ketterer. Son talent est rapidement remarqué, mais la montée du nazisme en Allemagne et l'annexion de l'Autriche en 1938 rendent sa situation d'Autrichien juif extrêmement précaire. Comme tant d'autres artistes de sa génération, il choisit l'exil.
Il s'établit d'abord en Grande-Bretagne, où il obtient de petits rôles dans des productions britanniques. En 1937, il apparaît dans La Reine Victoria d'Herbert Wilcox dans un rôle mineur. Deux ans plus tard, en 1939, il joue dans Au revoir Mr. Chips de Sam Wood, adaptation du roman de James Hilton, dans le rôle de Staefel. Ces productions lui permettent d'affiner son jeu et de se faire un nom dans le cinéma anglophone. En 1940, il participe à deux films britanniques, An Englishman's Home et Train de nuit pour Munich de Carol Reed, dans lequel il interprète Karl Marsen.
L'exode vers Hollywood s'avère la décision décisive de sa vie professionnelle. Aux États-Unis, son accent européen, sa prestance et sa diction impeccable en font un candidat naturel pour les rôles d'élégants Européens, qu'ils soient héros ou antagonistes. En 1942, il enchaîne trois films qui assoient définitivement sa réputation : Jeanne de Paris de Robert Stevenson, où il joue Paul Lavallier, Une femme cherche son destin d'Irving Rapper, avec Bette Davis, où il incarne le romanesque Jerry Durrance, et surtout Casablanca de Michael Curtiz.
Casablanca, sorti en 1942, est le film qui définit à jamais la carrière et l'image de Paul Henreid. Dans ce chef-d'œuvre du cinéma américain, il interprète Victor Laszlo, le résistant tchèque charismatique et incorruptible, mari d'Ilsa Lund jouée par Ingrid Bergman, et rival de Rick Blaine incarné par Humphrey Bogart. Le triangle amoureux qui structure le film est l'un des plus célèbres de l'histoire du cinéma, et le rôle de Laszlo, figure de la dignité morale et de la résistance antifasciste, correspondait à la trajectoire personnelle de Henreid d'une façon presque autobiographique.
Les années suivantes confirment son statut de vedette de second rang dans le Hollywood de l'âge d'or. En 1944, il enchaîne plusieurs productions : In Our Time de Vincent Sherman, Between Two Worlds, et Les Conspirateurs de Jean Negulesco, où il joue Vincent Van Der Lyn. Il apparaît même dans Hollywood Canteen de Delmer Daves en 1944, dans un caméo qui témoigne de sa popularité. En 1945, il tient le rôle principal dans Pavillon noir de Frank Borzage, un film d'aventures maritimes où il incarne le capitaine Laurent Van Horn. En 1946, il joue dans La Vie passionnée des sœurs Brontë de Curtis Bernhardt, dans le rôle du révérend Arthur Nicholls.
La carrière de Henreid ne se limitait pas au jeu d'acteur. Il s'intéressa également à la réalisation et à la production, contribuant notamment à de nombreux épisodes de la série télévisée Alfred Hitchcock présente à partir de 1955, prouvant sa capacité d'adaptation à un médium nouveau qui commençait à détrôner le cinéma dans les foyers américains.
Paul Henreid mourut le 29 mars 1992 à Santa Monica, en Californie, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Sa longue vie avait traversé deux guerres mondiales, l'effondrement d'un empire, l'exil et la gloire cinématographique. Il reste dans la mémoire collective comme l'interprète inoubliable de Victor Laszlo, ce personnage qui, dans les dernières scènes de Casablanca, part vers la liberté avec la femme qu'il aime, laissant derrière lui la mélancolie d'un monde en guerre.
