Henri Langlois naît le 13 novembre 1914 à Smyrne, aujourd'hui Izmir, en Turquie, de parents français. Son père, Gustave Langlois, est journaliste, et sa mère, Annie Braggiotti, appartient à une famille d'artistes établie à Boston. La ville de Smyrne est détruite par un incendie en 1922, et la famille rentre alors s'installer en France. Henri fait ses études à Paris, au lycée Condorcet, où sa mère l'emmène régulièrement dans les musées, les salles de concert, les théâtres et les cinémas, éveillant chez lui une curiosité artistique qui ne le quittera plus.
Sa relation avec le cinéma se révèle passionnelle et exclusive dès l'adolescence. En 1933, pour protester contre la décision de son père de l'inscrire à la faculté de droit, il échoue volontairement à son baccalauréat en rendant des copies blanches, préférant passer la journée au cinéma. « Moi je suis la brebis galeuse de la famille. J'aimais trop le cinéma », dira-t-il plus tard avec une franchise désarmante. Son père lui trouve alors un emploi chez un imprimeur, où il rencontre Georges Franju, son aîné de deux ans, avec lequel il noue une amitié profonde et durable.
Ensemble, Langlois et Franju tentent de réaliser un court métrage intitulé Le Métro, retrouvé en 1985 et qui se trouve aujourd'hui à la Cinémathèque française. Seul Franju poursuivra une carrière de cinéaste, mais cette expérience commune cristallise chez Langlois la conviction que le cinéma est un art qu'il faut préserver à tout prix. Il comprend rapidement qu'avec l'avènement du cinéma parlant, les films du muet risquent de disparaître, et que personne n'organise systématiquement leur sauvegarde.
En 1935, il réussit à publier des articles dans un hebdomadaire professionnel, La Cinématographie française, dont le propriétaire s'appelle Paul-Auguste Harlé. Cette même année, en octobre, il fait la connaissance de Jean Mitry au Cercle du Cinéma, un ciné-club qui donne des projections au-dessus du grand cinéma Marignan sur les Champs-Élysées. La rencontre est facilitée par Madeleine Malthête-Méliès, la petite-fille de Georges Méliès. Mitry, alors âgé de trente-cinq ans et déjà historien du cinéma, encourage les deux jeunes gens dans leur projet de créer un ciné-club consacré aux films muets.
Ce ciné-club voit le jour en décembre 1935 sous le nom de Cercle du cinéma. Langlois en définit la philosophie avec une clarté tranchante : « Il s'agit avant tout de montrer des films et non de discuter après. Les débats ne servent à rien. » Les recettes permettent de commencer à rassembler une première collection. Paul-Auguste Harlé leur ouvre un crédit de dix mille francs, avec lesquels Langlois et Franju achètent des copies de trente-cinq millimètres d'une dizaine de films. La graine est semée.
En 1936, Henri Langlois, Georges Franju et Jean Mitry fondent officiellement la Cinémathèque française. Elle est conçue à la fois comme une salle de projection et comme un musée du cinéma. Son siège social est établi au 29 de la rue Marsoulan, dans le douzième arrondissement de Paris. Paul-Auguste Harlé en est le premier président, Langlois et Franju les secrétaires généraux. Mary Meerson apporte un soutien financier décisif en vendant des toiles de grands peintres, et Jean Mitry assure la fonction d'archiviste. Dès 1937, l'institution peut s'appuyer sur des noms aussi illustres que Lumière, Kamenka, Pathé ou Gaumont.
La croissance de la collection fut spectaculaire : d'une dizaine de films en 1936, elle atteignit plus de soixante mille titres en 1970. Mais Langlois ne fut jamais un simple conservateur. Bien plus qu'un archiviste ordinaire, il sauvait des films en danger de désintégration, les reconstituait, les montrait. La plupart des pellicules stockées étaient en celluloïd, un matériau hautement inflammable et extrêmement fragile qui exigeait des conditions de conservation très précises en termes de température et d'hygrométrie. Langlois accumula les films dans des conditions parfois précaires mais les sauva de la destruction certaine qui menaçait tant d'œuvres oubliées.
Son influence sur les cinéastes de la Nouvelle Vague fut immense. François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol et les autres cinéphiles qui fréquentèrent assidûment les projections de la Cinémathèque lui doivent en partie leur éducation cinématographique. En 1968, lorsque le ministre de la Culture André Malraux tenta de le démettre de ses fonctions, des milliers de personnes descendirent dans la rue pour le défendre, dans un élan de solidarité qui illustrait le rôle unique qu'il avait joué dans la vie culturelle française.
Henri Langlois mourut le 13 janvier 1977 dans le quatorzième arrondissement de Paris, laissant derrière lui une institution qu'il avait créée de toutes pièces et dont il avait façonné chaque aspect au fil de plus de quarante ans de dévouement. Son héritage est incalculable : sans lui, des pans entiers de l'histoire du cinéma mondial auraient disparu à jamais. Il reste la figure tutélaire de la préservation cinématographique, l'homme qui comprit avant tous les autres que les films étaient des œuvres d'art méritant d'être sauvées pour les générations futures.


