Thami El Mezouari El Glaoui naît en 1879 à Télouet, forteresse perchée dans les hauteurs du Haut Atlas marocain, au sein de la tribu berbère des Glaoua. Son père, le caïd Si Mohamed Ben Hammou, également connu sous le surnom Tibibit, commande la tribu des Aït Telouet depuis la kasbah de Télouet. Sa mère, Zohra Oum El Khaïr, est une femme d'origine éthiopienne, ce qui vaudra plus tard à Thami l'un de ses surnoms, la Panthère noire. Le nom de famille El Mezouari remonte à un titre conféré à l'un de ses ancêtres par le sultan Ismaïl ben Chérif en 1700, ancrant les Glaoua dans les profondeurs de l'histoire chérifienne.
Lorsque son père meurt le 4 août 1886, le fils aîné Si Mhamed lui succède, mais il disparaît à son tour la même année. Le pouvoir passe alors à Si Madani, un autre frère, dont Thami devient le khalîf, l'assistant et le suppléant. Cette position lui permet d'observer de près les mécanismes du pouvoir tribal, d'apprendre l'art de la négociation et de la guerre, et de développer les qualités qui feront de lui l'un des personnages les plus influents du Maroc du vingtième siècle.
La fortune des Glaoua connaît un tournant décisif à l'automne 1893. De retour d'une expédition de collecte de taxes dans le sud du pays, le sultan Moulay Hassan et son armée sont surpris par une tempête de neige dans les montagnes du Haut Atlas. Madani vient à leur secours, offrant nourriture et abri aux hommes épuisés du sultan. En signe de gratitude, Moulay Hassan offre aux Glaoua des caïdats s'étendant du Tafilalet jusqu'au Souss, ainsi qu'un canon Krupp de 77 millimètres, unique arme de ce type au Maroc en dehors de l'armée impériale. Cet équipement militaire moderne va s'avérer décisif pour établir la supériorité des Glaoua face à leurs rivaux.
En 1902, les forces Glaoui menées par Madani rejoignent l'armée impériale de Moulay Abdelaziz lors d'une expédition contre Bou Hmara, un prétendant au trône. Lorsque ce dernier déroute les troupes du sultan, Madani est désigné comme bouc émissaire et humilié pendant des mois à la cour avant d'être autorisé à regagner ses terres. Loin de s'incliner, il œuvre alors activement à la déposition de Moulay Abdelaziz, qui est renversé en 1907 au profit d'Abdelhafid ben Hassan, dit Moulay Hafid. Reconnaissant, le nouveau sultan nomme Madani grand vizir en 1909, et ce dernier fait nommer Thami pacha de Marrakech, la ville impériale par excellence.
L'arrivée du protectorat français en 1912, formalisée par le Traité de Fès, redistribue les cartes du pouvoir au Maroc. Dans la confusion qui s'ensuit, Moulay Ahmed El Hiba s'empare temporairement de Marrakech et exige la prise en otage de tous les chrétiens de la ville. Thami, d'abord remplacé dans ses fonctions, recueille les otages et en cache au moins un, qu'il aide à communiquer avec l'armée française. Lorsque les soldats français débarquent et trouvent les étrangers chez Thami, ils concluent naturellement que c'est lui qui les a libérés. Cette méprise, ou ce coup de chance habilement exploité, lui vaut d'être nommé pacha de Marrakech par le nouveau pouvoir protectoral.
Thami El Glaoui comprend rapidement que les Français représentent désormais la puissance dominante, et il s'aligne sans réserve sur leur politique. Il participe activement à la pacification du Maroc pour le compte du protectorat, prenant part à de nombreuses campagnes militaires. En 1917, il se joint à la colonne du Sous menée par le général de Lamothe pour venger la mort du pacha de Taroudant, rejoignant à Tiznit le capitaine Léopold Justinard, surnommé le capitaine chleuh en raison de sa maîtrise de la langue berbère.
Sous la protection française, El Glaoui étend considérablement son pouvoir et sa fortune. Sa kasbah de Télouet devient une cour somptueuse où se mêlent notables marocains, officiers français et célébrités européennes de passage. Ses banquets légendaires, ses écuries de pur-sang et son goût affiché pour le luxe lui valent une réputation internationale. Winston Churchill, qui se rendait régulièrement à Marrakech pour peindre, fut parmi ses hôtes. Cette stature lui valut également le surnom de châtelain de Télouet.
L'épisode le plus sombre de sa carrière est sans doute son rôle dans le renversement du sultan Mohammed V en 1953. El Glaoui, adversaire déclaré du nationalisme marocain que le sultan encourageait discrètement, mobilisa les pachas et les caïds soumis à son influence pour obtenir la déposition et l'exil du monarque, avec la complicité active des autorités françaises. Mais la résistance populaire au protectorat s'intensifia, et en 1955 la France dut reconnaître l'échec de cette politique. Mohammed V fut rappelé d'exil et rétabli sur son trône. El Glaoui, conscient d'avoir joué et perdu, fit acte de soumission publique devant le sultan en novembre 1955, dans un geste d'une humilité spectaculaire qui fit sensation. Il mourut quelques semaines plus tard, le 23 janvier 1956, à Télouet, laissant derrière lui le souvenir ambigu d'un homme de pouvoir exceptionnel dont l'ambition s'était finalement brisée sur les vagues de l'histoire.


