Lyonel Charles Feininger naît le 17 juillet 1871 à New York, dans une famille de musiciens d'origine allemande. Son père, Karl, est violoniste et compositeur, et sa mère, Elizabeth, pianiste et chanteuse. Dès l'enfance, le petit Lyonel développe une double passion qui traversera toute son existence : d'un côté la musique, de l'autre le dessin. Il se fascine en particulier pour les bateaux qui sillonnent l'Hudson River et l'East River, ces goélettes, petits voiliers et bateaux à vapeur qu'il observe des heures durant avant de les dessiner et d'en construire de fidèles modèles réduits qu'il fait flotter sur l'étang de Central Park. Cette attirance pour la mer et les embarcations ne le quittera jamais.
En 1887, à l'âge de seize ans, il part pour l'Europe avec ses parents et débarque à Hambourg. L'intention initiale est de l'inscrire au conservatoire de Leipzig pour y étudier le violon, mais face au choix à faire entre la musique et la peinture, il donne finalement la préférence à son attrait pour les arts plastiques. Il suit des études artistiques successivement à Hambourg, à l'Allgemeine Gewerbeschule, puis à Berlin, à la Königliche Akademie, avant de poursuivre à Liège et à Paris, à l'Académie Colarossi. Ce parcours européen lui offre une formation solide et éclectique.
Ses débuts dans la presse illustrée lui apportent une reconnaissance précoce. Dès 1890, il publie des dessins dans le journal satirique Humoristische Blätter, puis, à partir de 1905, il réalise des caricatures pour les revues humoristiques Ulk, Fliegende Blätter et Lustige Blätter. Il devient l'un des dessinateurs de presse les plus en vue en Allemagne au tournant du siècle. Son style conjugue la caricature politique et un genre utopique burlesque qui rappelle les univers fantaisistes d'Albert Robida et de Winsor McCay, avec un goût très affirmé pour l'anthropomorphisme : les arbres, les véhicules et les bâtiments se voient dotés de visages expressifs dans ses dessins.
En 1901, il épouse Clara Fürst, pianiste de concert et fille du peintre Gustav Fürst. Ils ont ensemble deux filles, Eleonora et Marianne. Le destin de Clara sera tragique : elle sera assassinée à Auschwitz par les nazis dans le cadre de la Shoah. Sa fille Lore Feininger deviendra une photographe berlinoise de renom. En 1908, Feininger contracte un second mariage avec Julia Berg, née Lilienfeld, ancienne étudiante aux beaux-arts à Weimar, avec qui il aura trois fils, Andreas, Laurence et Theodore Lukas, dit T. Lux.
En 1906 et 1907, il réalise textes et illustrations pour deux séries de bandes dessinées publiées par le Chicago Tribune : The Kin-der-Kids et Wee Willie Winkie's World, des œuvres d'une grande liberté formelle qui illustrent son goût pour les univers imaginaires débridés et son talent narratif exceptionnel. Ces planches influencent durablement son œuvre picturale des années suivantes, entre 1906 et 1911.
La révélation artistique décisive intervient en 1911, lors d'un séjour à Paris. En découvrant les œuvres des cubistes au Salon des indépendants, Feininger trouve enfin la voie qui lui est propre. Il se détourne progressivement des éléments figuratifs classiques pour les remplacer par des architectures fragmentées, des surfaces géométriques emboîtées les unes dans les autres selon une logique complexe qui confère à ses compositions une monumentalité intérieure et une sévère tectonique. Le thème principal de ses toiles devient la ville et l'architecture des villages de Thuringe, avec leurs hauts clochers d'église omniprésents, symboles d'espoir dans un monde déchiré par les conflits.
Fidèle aux préceptes cubistes, il rejette toute perspective classique pour recomposer l'espace à partir d'éléments déstructurés. Mais ses tableaux ne forment pas des blocs opaques : grâce à l'apprentissage des couleurs qu'il avait acquis auprès de Robert Delaunay, ils irradient de lumière et de transparence. Les surfaces géométriques sont fragmentées mais conservent un lyrisme unique, une qualité lumineuse qui distingue son œuvre de la plupart de ses contemporains cubistes. Il avait été membre de la Sécession berlinoise dès 1909, s'inscrivant ainsi dans les cercles les plus avant-gardistes de l'art allemand.
En 1919, Walter Gropius l'invite à rejoindre le tout nouveau Bauhaus, fondé à Weimar. Feininger y occupe une place de premier plan, enseignant et travaillant aux côtés des figures les plus marquantes de l'art moderne européen, de Paul Klee à Wassily Kandinsky. Sa xylographie de la cathédrale gothique, réalisée pour le manifeste fondateur du Bauhaus, reste l'une des images les plus emblématiques de ce mouvement. Il restera lié au Bauhaus jusqu'à la fermeture de l'institution sous la pression nazie en 1933.
Contraint de quitter l'Allemagne en 1937, dans un contexte où son art avait été qualifié d' « art dégénéré » par le régime nazi, Feininger rentre aux États-Unis, son pays natal qu'il avait quitté à l'âge de seize ans. Il s'installe à New York et reprend contact avec ce pays dont il avait surtout gardé les images de l'enfance, les bateaux sur les fleuves et les ciels changeants. Il y connaît une seconde reconnaissance, exposant régulièrement et bénéficiant d'une estime croissante. Il s'y éteignit le 13 janvier 1956, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, ayant traversé deux continents et deux siècles pour livrer une œuvre qui reste parmi les plus singulières et les plus lumineuses de la modernité artistique.


