Dans l'histoire de l'Antiquité tardive, peu de conflits auront à la fois autant changé la face d'un pays et laissé ce dernier dans un état aussi désastreux que la guerre des Goths. Entre 535 et 553, la péninsule italienne devient le théâtre d'un affrontement acharné entre l'Empire romain d'Orient et les Ostrogoths, un conflit qui dévaste une civilisation et recompose profondément l'ordre politique de l'Occident.
Pour comprendre les origines de cette guerre, il faut remonter à 476, date conventionnelle de la chute de l'Empire romain d'Occident avec la déposition de Romulus Augustule. L'Italie, cœur historique de la puissance romaine, passe alors aux mains des Hérules d'Odoacre. Pour contrecarrer ces nouveaux maîtres de la péninsule, l'empereur byzantin Zénon charge Théodoric le Grand, chef des Ostrogoths, de les chasser d'Italie, ce qu'il accomplit. Mais c'est pour substituer un royaume barbare à un autre. Théodoric reconnaît certes la suzeraineté théorique de Constantinople, et se voit nommer patrice et consul, gouvernant l'Italie nominalement au nom de l'empereur d'Orient. Dans les faits, il dirige le plus puissant royaume barbare installé sur les anciennes terres romaines, dont l'autorité s'étend en Pannonie, en Septimanie, et qui exerce même sa suzeraineté sur le royaume wisigoth à partir de 511. Théodoric maintient de bonnes relations avec l'aristocratie romaine et le Sénat, s'appuyant sur les élites locales pour administrer efficacement ses territoires.
Lorsque Justinien Ier monte sur le trône de Constantinople, il nourrit une ambition considérable : restaurer l'Empire romain dans toute son étendue originelle, en reconquérant les provinces perdues en Occident. L'Italie représente une cible de choix, symboliquement et politiquement. En 535, après avoir réussi la reconquête de l'Afrique du Nord sur les Vandales lors de la guerre des Vandales, Justinien lance ses armées vers l'Italie sous le commandement de son meilleur général, Bélisaire.
La première phase de la campagne est remarquablement rapide. Bélisaire s'empare d'abord de la Sicile, puis remonte vers le nord. Rome elle-même ouvre ses portes aux Byzantins en 536, au grand étonnement de beaucoup. Mais les Ostrogoths réagissent vigoureusement, et Bélisaire doit soutenir un siège difficile de Rome pendant près d'un an avant de pouvoir reprendre l'offensive. Jusqu'en 540, il avance méthodiquement, s'emparant des positions ostrogothes une à une et poussant le roi wisigoth Vitigès à la reddition et à la capitulation. La reconquête semble accomplie.
Mais le départ de Bélisaire en 540, rappelé en Orient pour faire face à la menace perse, fragilise profondément la position byzantine. Des effectifs sont redéployés loin d'Italie, les généraux qui lui succèdent se révèlent moins capables et les commandements sont divisés par des querelles internes. Les Ostrogoths saisissent l'opportunité. Ils se dotent d'un nouveau roi d'exception, Totila, qui en quelques années retourne le rapport de forces. Avec une armée revitalisée et une stratégie habile mêlant guérilla et batailles campées, Totila inflige aux Byzantins une série de revers cuisants. En 546, il s'empare de Rome elle-même, infligeant à Justinien une humiliation considérable.
Bélisaire est renvoyé en Italie, mais sans les moyens suffisants pour renverser la situation. Il ne peut empêcher la chute de Rome et quitte définitivement la péninsule. Plusieurs généraux se succèdent sans parvenir à endiguer la reconquête de Totila, qui reprend le contrôle de l'essentiel de l'Italie continentale. La situation devient critique pour Byzance.
Face à ce défi majeur, Justinien prend finalement la décision d'engager des moyens considérables. Il envoie en Italie son général Narsès, eunuque d'origine probablement arménienne, avec une armée et des ressources financières à la hauteur de l'enjeu. Narsès se révèle un stratège de premier ordre. En 552, lors d'une bataille décisive, il écrase les Ostrogoths. Totila lui-même est tué au combat, mettant fin à la résistance gothique. Quelques mois plus tard, lors de la bataille du mont Lactarius, Narsès anéantit la dernière armée ostrogothe commandée par Teias. La péninsule italienne est aux mains de Byzance. Les dernières tentatives des Francs de s'infiltrer en Italie sont repoussées, consolidant la victoire byzantine.
Mais le succès est amer. La guerre a duré presque vingt ans et a dévasté méthodiquement la péninsule. Les campagnes répétées, les sièges, les destructions délibérées et les épidémies ont décimé la population et ruiné les campagnes et les villes. La ville de Rome, plusieurs fois prise et abandonnée, reprise et perdue, a perdu irrémédiablement son statut de grande métropole. L'aristocratie romaine, qui avait survécu aux temps barbares en s'adaptant, sort durablement affaiblie de ces décennies de guerre. La structure sociale de la péninsule en est profondément transformée.
Seule la Sicile apparaît comme une province relativement prospère et facile à défendre. Le reste de la péninsule est dans un état de désolation avancée. Et déjà à l'horizon s'accumulent de nouvelles menaces. Les Lombards, peuple germanique établi au nord des Alpes, commencent leurs incursions dès les années 560 et envahiront le nord de l'Italie en 568, réduisant à néant une grande partie des conquêtes de Justinien. L'Italie byzantine ne survivra qu'amputée et divisée. La guerre des Goths restera dans l'histoire comme une victoire à la Pyrrhus, qui inaugura l'Italie byzantine au prix d'une dévastation dont le pays mettra des siècles à se relever.

