Rubén Fulgencio Batista y Zaldívar est né le 16 janvier 1901 à Banes, à Cuba, moins de trois ans après que l'île se fut libérée de l'emprise coloniale espagnole et moins de deux ans avant qu'elle devînt une république indépendante. Sa mort est survenue le 6 août 1973 à Marbella, en Espagne, où il vivait en exil depuis que la révolution cubaine l'avait chassé du pouvoir en 1959. Entre ces deux dates s'étend une trajectoire politique aussi extraordinaire que controversée.
Ses origines étaient modestes : son père, Belisario Batista Palerma, était un paysan d'ethnie arawak, et ses deux parents sont morts avant qu'il n'atteigne l'âge de treize ans. Orphelin précoce, il a abandonné l'école pour apprendre le métier de couturier, a travaillé dans des plantations de canne à sucre, puis a entrepris des études pour devenir barbier avant de s'engager finalement dans l'armée à l'âge de vingt ans. Ce parcours chaotique forge un homme dur, pragmatique et animé d'une ambition chevillée au corps.
C'est dans les rangs de l'armée, où il n'était encore qu'un simple sergent, que Batista a joué en 1933 un rôle décisif dans ce que l'histoire a retenu sous le nom de la « révolte des sergents ». Ce soulèvement, mené conjointement avec la mobilisation étudiante, a renversé le gouvernement dictatorial de Gerardo Machado et porté au pouvoir un gouvernement dit « des Cent Jours », dirigé par Ramón Grau San Martín. Ce gouvernement a entrepris des réformes nationalistes et sociales ambitieuses : réduction du temps de travail, droit de vote des femmes, nationalisations d'intérêts économiques étrangers et affirmation de la souveraineté cubaine.
Ces réformes ont cependant heurté de front les intérêts américains, qui ont refusé d'accorder leur reconnaissance diplomatique au gouvernement de Grau San Martín. Les États-Unis ont préféré encourager les ambitions de certains militaires cubains, parmi lesquels Batista, devenu colonel entre-temps. Le 15 janvier 1934, une junte militaire présidée par Batista a renversé le gouvernement provisoire et mis en place un régime plus favorable aux intérêts américains.
Sans occuper de fonctions officielles dans la hiérarchie gouvernementale, Batista est devenu l'éminence grise des présidents successifs Carlos Mendieta et Miguel Mariano Gomez, exerçant le pouvoir réel depuis son poste de chef d'état-major. Le journaliste Pablo de la Torriente Brau, observateur lucide de la politique cubaine, écrivait de lui en 1936 qu'il possédait les attributs d'un démagogue habile et la capacité de résoudre les problèmes les plus difficiles sans jamais oublier de mesurer les forces de ses adversaires.
Les syndicats cubains ont tenté en mars 1935 une grande grève générale, soutenue par le Parti communiste et le Parti authentique, pour obtenir la chute du régime. Les transports et l'économie du pays ont été paralysés pendant plus de deux jours, mais la grève a finalement été brisée par une répression sévère qui n'a pas épargné les grévistes.
La légitimité démocratique est venue en 1940, lorsque Batista a été élu à la présidence de la République cubaine dans le cadre d'une élection régulière. Ce premier mandat a été caractérisé par un respect des règles démocratiques qui a surpris certains observateurs. Batista ne s'est pas représenté en 1944 et le candidat qu'il soutenait a été battu par Ramón Grau San Martín. En novembre 1948, il a été élu sénateur.
La rupture démocratique est survenue en 1952. Candidat à la présidentielle, Batista a renversé le gouvernement en place par un coup d'État avant même que l'élection puisse se tenir, rompant avec le pacte constitutionnel qu'il avait lui-même contribué à établir. Il a ensuite été élu sans opposition à la présidence en 1954, consolidant un régime de plus en plus autoritaire qui s'est appuyé sur la répression politique et la corruption pour se maintenir au pouvoir.
Ce deuxième passage au sommet du pouvoir a été progressivement contesté par des mouvements de résistance dont le plus important était celui dirigé par Fidel Castro. La guérilla castriste, partie des montagnes de la Sierra Maestra, a progressivement érodé l'autorité du régime et gagné le soutien d'une large fraction de la population cubaine. Dans la nuit du 31 décembre 1958, voyant sa position devenir intenable, Batista a fui Cuba pour se réfugier à Saint-Domingue, puis au Portugal et enfin en Espagne, où il a passé les dernières années de sa vie à Marbella.
La révolution cubaine portée par Fidel Castro a radicalement transformé l'île et le destin de Batista est devenu le contre-exemple que le nouveau régime a abondamment utilisé pour légitimer sa propre prise de pouvoir. Figure profondément ambivalente de l'histoire cubaine du vingtième siècle, Batista reste aujourd'hui l'objet d'une historiographie divisée entre ceux qui voient en lui un pragmatique produit de son temps et ceux qui retiennent avant tout la violence et la corruption de ses années au pouvoir.

