tragedias

Dimanche rouge

Massacre en Russie de janvier 1905

6 min01/01/2024
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Le 9 janvier 1905, selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie, soit le 22 janvier selon le calendrier grégorien, une foule immense se rassembla dans les rues de Saint-Pétersbourg pour marcher pacifiquement en direction du palais d'Hiver, résidence officielle du tsar Nicolas II. Cette journée, qui devait rester dans l'histoire sous le nom de Dimanche rouge, en russe Кровавое воскресенье, se termina dans un bain de sang qui ébranla les fondements de l'Empire russe et déclencha la révolution de 1905.

Les prémices de cette tragédie se trouvaient dans la crise sociale et économique qui secouait Saint-Pétersbourg depuis le début du mois. Le 3 janvier 1905, une grève avait éclaté aux usines Poutilov, l'un des plus grands complexes industriels de la capitale, à la suite du licenciement de quatre ouvriers membres d'une organisation syndicale chapeautée par le prêtre orthodoxe Gueorgui Gapone. Ce mouvement de protestation s'étendit rapidement à d'autres usines et entreprises de la ville. Le 8 janvier, à la veille du drame, la grève avait mobilisé jusqu'à 200 000 travailleurs, paralysant la quasi-totalité des entreprises de la capitale.

Face à cette situation, des revendications d'abord économiques prirent progressivement une tournure politique. Le père Gapone, figure charismatique qui avait su canaliser le mécontentement ouvrier, organisa une marche en direction du palais d'Hiver pour présenter une pétition au souverain. Cette pétition, dont le texte était à la fois long et circonstancié, réclamait la libération des révolutionnaires emprisonnés et allait jusqu'à demander la création d'un parlement. Les analystes ont souligné le paradoxe entre le fond de ces exigences, formulées sous une forme quasi-ultimative, et la forme de l'adresse, qui s'adressait à l'empereur en l'appelant affectueusement père.

Le dimanche 9 janvier, une foule considérable, estimée par les témoins entre 50 000 et 100 000 personnes, se mit en marche. On y voyait des ouvriers accompagnés de leurs familles, des enfants, des femmes. Certains manifestants portaient des portraits du tsar au-dessus de la foule, et la police elle-même précédait le cortège dans certains secteurs du parcours, comme lors d'une procession religieuse. L'atmosphère était empreinte d'une confiance naive dans la bienveillance du souverain.

La famille impériale, cependant, n'était pas au palais d'Hiver ce jour-là. Nicolas II, qui détestait Pétersbourg et la qualifiait de cloaque, s'était replié à Tsarskoïe Selo depuis le 8 janvier, espérant ainsi désamorcer la crise sans avoir à y faire face directement. En son absence, le commandement militaire, dépassé par l'ampleur de la manifestation, prit la décision de faire tirer sur la foule. Selon l'historien W. Berelowitch, les premiers coups de feu éclatèrent avant même que les manifestants aient atteint la place du Palais, certains d'entre eux étant abattus avant d'avoir pu franchir la Neva.

Les chiffres officiels communiqués par les autorités russes firent état de 96 morts et 333 blessés. Mais ces chiffres furent immédiatement contestés. Dans les jours suivants, la presse internationale publia des estimations bien plus élevées : 2 100 victimes selon l'Evening Sun de New York, 5 000 morts selon la presse italienne, 6 000 selon plusieurs quotidiens berlinois, et jusqu'à 10 000 morts selon certains journaux britanniques. En 1990, l'historien Richard Pipes estima le nombre de victimes à environ 200 morts et 800 blessés, un chiffre intermédiaire qui paraît plus vraisemblable.

Les conséquences immédiates de la fusillade furent d'une ampleur considérable. Un emballement médiatique sans précédent s'ensuivit, provoquant une réprobation quasi universelle. Toute la société pétersbourgeoise fut frappée de stupeur : des spectacles furent annulés, 459 intellectuels signèrent une lettre de protestation indignée. Le préfet de police de Pétersbourg fut révoqué dès le lendemain, remplacé par Dmitri Trepov chargé de rétablir l'ordre. Le 20 janvier, ce fut au tour du ministre de l'Intérieur, Piotr Sviatopolk-Mirsky, d'être relevé de ses fonctions.

À l'initiative du juriste Vladimir Dmitrievitch Nabokov, le conseil municipal vota la constitution d'un fonds de 25 000 roubles pour venir en aide aux victimes. L'intelligentsia se mobilisa de son côté pour collecter des fonds. Mais l'onde de choc dépassa largement la capitale : tout l'Empire fut ébranlé. Nicolas II, pour sa part, ne sembla pas mesurer pleinement la gravité des événements, une incompréhension qui allait creuser le fossé entre la monarchie et son peuple.

Le Dimanche rouge marqua une rupture irréparable dans le contrat entre le tsar et ses sujets. L'idée que le souverain était un père bienveillant, protecteur naturel du peuple russe, s'effondra dans les fumées des fusillades de janvier. Les grèves se multiplièrent dans les mois suivants, les révoltes paysannes s'intensifièrent et des mutineries éclatèrent au sein de l'armée et de la marine. Cette spirale de violences constitua la révolution de 1905, qui contraignit Nicolas II à promulguer le manifeste d'Octobre, accordant des libertés civiles et instituant la Douma, un parlement consultatif. Le régime tsariste avait survécu pour quelques années encore, mais les germes de sa destruction finale étaient désormais semés.

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