Álvar Núñez Cabeza de Vaca, dont le patronyme espagnol signifie littéralement Tête de Vache, est l'une des figures les plus singulières de l'époque de la conquête espagnole du continent américain. Né vers 1488 à Jerez de la Frontera, dans l'actuelle Andalousie, et mort vers 1559 à Séville, il appartient à cette génération d'aventuriers ibériques qui, poussés par l'ambition et l'esprit d'entreprise, traversèrent les océans à la recherche de gloire et de richesses dans le Nouveau Monde. Mais son destin allait lui réserver une trajectoire bien différente de celle des conquistadors de la légende : moins conquête que survie, moins pillage que transformation personnelle profonde.
Issu d'une famille noble, Cabeza de Vaca était le fils de Francisco de Vera, explorateur natif de Grande Canarie. Sa formation militaire et son rang social lui permirent d'intégrer des expéditions de colonisation dans les premières décennies du XVIe siècle. C'est en 1527 qu'il s'embarqua comme trésorier dans l'expédition de Pánfilo de Narváez, qui visait à coloniser la Floride, ce vaste territoire qui désignait alors une bonne partie du sud-est de l'Amérique du Nord. Cette mission, ambitieuse sur le papier, allait se transformer en un cauchemar dont peu survivraient.
L'expédition de Narváez s'avéra rapidement désastreuse. Confrontés à des territoires hostiles, à des populations indigènes déterminées à défendre leurs terres, à des maladies et à des naufragesdécimants, les hommes de l'expédition furent peu à peu anéantis. Des centaines de soldats espagnols périrent. Parmi les quelques survivants, quatre hommes réussirent à s'en sortir : Cabeza de Vaca lui-même, Alonso del Castillo Maldonado, Andrés Dorantes de Carranza, et un esclave africain du nom d'Estevanico. Ces quatre hommes allaient passer près de huit années à errer à travers les terres qui correspondent aujourd'hui au Texas, à l'ouest et au centre du Mexique.
Contraints de s'adapter pour survivre, Cabeza de Vaca et ses compagnons vécurent parmi les populations indigènes, apprenant leurs langues, pratiquant leur commerce et exerçant des activités de guérisseurs, ce que l'on appelait alors du reboutage. Cette immersion forcée dans les sociétés autochtones produisit quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu : Cabeza de Vaca devint le premier Européen à observer de près et à documenter les modes de vie, les croyances et les pratiques des peuples indigènes du golfe du Mexique et des régions intérieures de l'Amérique du Nord. Ses observations constituent les premières données ethnographiques sérieuses sur ces populations.
Le voyage vers l'ouest, entrepris dans l'espoir de rejoindre des établissements espagnols, dura des années. Les quatre survivants traversèrent à pied des milliers de kilomètres de terres inconnues, tantôt accueillis avec bienveillance par des tribus qui les prenaient pour des guérisseurs dotés de pouvoirs surnaturels, tantôt réduits à l'esclavage. Ils ne reprirent contact avec des Espagnols qu'en 1536, à Sinaloa, dans l'actuel Mexique occidental, après avoir parcouru l'un des itinéraires les plus extraordinaires de l'histoire de l'exploration.
De retour en Espagne en 1537, Cabeza de Vaca rédigea un rapport au roi Charles Quint pour lui rendre compte de ses aventures et de ses observations. Ce document, publié en 1542 sous le titre de La Relación, plus tard rebaptisé Naufragios ou Naufrages, est un texte d'une importance capitale. C'est à la fois un récit de survie haletant, un document ethnographique précieux et une réflexion sur la rencontre entre deux mondes. L'œuvre a traversé les siècles et continue de fasciner les historiens, les anthropologues et les lecteurs du monde entier.
Désireux de reprendre l'aventure coloniale, mais cette fois en tant que chef d'expédition, Cabeza de Vaca apprit que le gouvernement de la Floride avait été confié à Hernando de Soto. On lui proposa à la place le gouvernement du Río de la Plata, en Amérique du Sud. Il entama en 1540 son second voyage vers le Nouveau Monde, au cours duquel il découvrit les spectaculaires chutes de l'Iguazú et explora le cours du fleuve Paraguay.
Mais ce deuxième chapitre américain fut beaucoup moins glorieux. En conflit permanent avec les colons espagnols déjà installés, menés par Domingo Martínez de Irala, qui refusaient son autorité et ses plans de colonisation pacifique, il dut faire face à une rébellion en 1544, connue sous le nom de rébellion des comuneros. Ses adversaires l'accusèrent d'abus de pouvoir, notamment en rapport avec la répression des dissidents et un incendie à Asuncion en 1543. Il fut renvoyé de force en Espagne et arriva à Séville le 2 septembre 1545.
La fin de sa vie fut marquée par l'adversité judiciaire : emprisonné à Madrid, puis assigné à résidence pendant six ans, il fut finalement condamné par le Conseil des Indes le 18 mars 1551 à l'exil à Oran. Il fut gracié huit ans plus tard et s'établit à Séville comme juge. On dit de lui qu'il était né dans l'aisance et mourut dans le dénuement. En 1991, le cinéaste mexicain Nicolás Echevarría lui consacra un film qui contribua à remettre en lumière ce personnage hors du commun, dont le destin incarne à la fois les ambitions et les contradictions profondes de l'ère des grandes découvertes.
