Les croisades représentent l'un des phénomènes les plus complexes et les plus chargés de l'histoire médiévale. Pendant près de deux siècles, de la fin du XIe au XIIIe siècle, des milliers de chrétiens d'Europe occidentale prirent la croix et s'élancèrent vers l'Orient pour conquérir ou défendre les lieux saints de leur foi, dans un élan où se mêlaient indissolublement la ferveur religieuse sincère, les ambitions politiques et les intérêts économiques.
Le terme même de « croisade » est une création tardive. Les textes médiévaux parlent le plus souvent d'iter hierosolymitanum — le voyage vers Jérusalem — ou de peregrinatio, le pèlerinage. L'accent est mis sur le déplacement et la destination plutôt que sur la guerre elle-même. Ce n'est qu'au milieu du XIIIe siècle que le latin médiéval voit apparaître le terme crucesignatus — littéralement « marqué par la croix » — dont dérivent progressivement les mots croisade et cruzada. Dans le monde arabe, l'expression correspondante n'apparaît pas avant le milieu du XIXe siècle.
L'impulsion initiale vient du pape Urbain II, qui prêche la première croisade au concile de Clermont en novembre 1095. Sa prédication répond à une double demande : celle de l'empereur byzantin Alexis Ier Comnène, qui réclame un soutien militaire occidental contre l'expansion des Turcs Seldjoukides en Anatolie, et celle de pèlerins chrétiens dont l'accès aux lieux saints de Jérusalem est perturbé par l'instabilité politique régionale. L'appel d'Urbain II provoque un enthousiasme populaire spectaculaire. Des dizaines de milliers de personnes — chevaliers, artisans, clercs et pauvres gens — répondent à l'appel, attirés à la fois par la promesse d'une indulgence spirituelle exceptionnelle et par des perspectives de terres et de richesses en Orient.
La première croisade est la plus fructueuse sur le plan militaire. Après un voyage épuisant, la grande masse des croisés arrive en Asie mineure, traverse l'Anatolie au prix de terribles souffrances et descend vers la Palestine. Le siège de Jérusalem, en juin et juillet 1099, s'achève par la prise de la ville le 15 juillet. Le carnage qui suit est effroyable : les chroniques, même pro-croisées, évoquent des rues jonchées de cadavres et du sang coulant à flots. Des États latins d'Orient sont fondés : le royaume de Jérusalem, la principauté d'Antioche, le comté d'Édesse et le comté de Tripoli, fragiles enclaves chrétiennes entourées de puissances musulmanes.
Les croisades suivantes visent principalement à défendre et consolider ces États latins d'Orient. La chute du comté d'Édesse en 1144 aux mains du musulman Zengi déclenche la deuxième croisade, prêchée avec éloquence par saint Bernard de Clairvaux. Elle se solde par un échec humiliant devant les murs de Damas. La troisième croisade, motivée par la reconquête de Jérusalem par Saladin en 1187, voit s'opposer le sultan kurde à une coalition menée par Richard Cœur de Lion d'Angleterre, Philippe Auguste de France et Frédéric Barberousse d'Allemagne. Malgré les exploits militaires de Richard, Jérusalem reste aux mains de Saladin ; un traité permet néanmoins aux pèlerins chrétiens d'accéder aux lieux saints.
Les croisades ultérieures connaissent des destins variés et parfois surprenants. La quatrième croisade, lancée en 1202, dévie de manière catastrophique : au lieu de combattre les musulmans en Égypte, les croisés se retrouvent à saccager Constantinople en 1204, pillant la capitale de l'empire chrétien d'Orient. Cet épisode creuse un fossé profond entre chrétiens latins et orthodoxes qui n'est jamais vraiment comblé. Des croisades sont également lancées contre des hérétiques en Europe même, comme la croisade des Albigeois contre les Cathares dans le sud de la France au début du XIIIe siècle.
La chute de Saint-Jean-d'Acre en 1291 marque la fin définitive de la présence croisée en Terre sainte. Les huit croisades principales — parfois étendues à neuf avec l'expédition d'Édouard Ier d'Angleterre en 1271-1272 — se sont étalées sur près de deux siècles sans parvenir à établir durablement la domination chrétienne en Palestine.
L'héritage des croisades est à la fois tangible et complexe. Elles ont profondément marqué les relations entre islam et christianisme, créant des rancœurs durables. Mais elles ont aussi favorisé des échanges culturels intenses : sciences arabes, médecine, mathématiques, architecture et produits de luxe ont afflué vers l'Europe grâce aux contacts établis en Orient. Les républiques marchandes italiennes de Venise, Gênes et Pise en tirèrent des profits commerciaux considérables. Les ordres militaires fondés à cette époque — Templiers, Hospitaliers, Teutoniques — jouèrent un rôle durable dans l'histoire européenne bien au-delà de la fin des croisades. Et le terme lui-même est devenu une métaphore politique persistante, employée jusqu'à nos jours pour désigner toute campagne présentée comme moralement justifiée.

