L'Empire russe, au début du XXe siècle, était une monarchie autocratique dont les fondations, vieilles de plusieurs siècles, commençaient à se lézarder sous le poids des contradictions sociales et politiques. Le tsar Nicolas II régnait sur un pays immense mais profondément inégal, où la modernisation industrielle tardive avait engendré une classe ouvrière concentrée dans de grandes usines, plus facile à mobiliser que ses homologues occidentales. L'abolition du servage par Alexandre II en 1861 avait libéré des millions de paysans sans leur donner les terres dont ils avaient besoin, alimentant un ressentiment durable dans les campagnes.
L'industrialisation russe avait connu son apogée au tout début des années 1900, financée en grande partie par des capitaux étrangers qui avaient afflué après la révolution de 1905, non aboutie. Ce développement économique rapide sous Alexandre III puis sous Nicolas II avait hissé la Russie au rang de troisième puissance mondiale en 1913, mais la nouvelle prospérité profitait à une minorité, tandis que la majorité de la population restait dans la misère. Près de trois millions d'ouvriers étaient regroupés dans des usines modernes, créant des conditions idéales pour la diffusion des idées socialistes et révolutionnaires.
La Première Guerre mondiale fut le catalyseur qui précipita l'effondrement du régime tsariste. Les défaites militaires répétées, les pertes humaines colossales et la désorganisation de l'économie de guerre plongèrent le pays dans un chaos croissant. L'hiver 1916-1917 fut particulièrement brutal : les files d'attente devant les boulangeries de Petrograd s'allongèrent, la nourriture se fit rare, et le mécontentement populaire atteignit un point de rupture.
En février 1917, ce qui commença comme des grèves et des manifestations spontanées à Petrograd se transforma rapidement en révolution. Les soldats, refusant de tirer sur les manifestants, rejoignirent les insurgés. En quelques jours, le régime tsariste s'effondra. Nicolas II abdiqua le 2 mars 1917, mettant fin à des siècles de monarchie Romanov. Le renversement fut spontané, porté par la rue et non par un parti organisé, ce qui distingue fondamentalement la révolution de Février de ce qui allait suivre.
Un gouvernement provisoire s'installa, composé de libéraux et de socialistes modérés, mais il commit l'erreur fatale de continuer la guerre. En parallèle, les soviets, ces conseils d'ouvriers et de soldats, prenaient de l'influence et contestaient l'autorité du gouvernement provisoire, créant une situation de double pouvoir instable et explosive. C'est dans ce contexte que Lénine, rentré d'exil en avril 1917 grâce à l'aide allemande, lança ses fameuses thèses d'Avril appelant à la prise du pouvoir par les soviets et à la fin immédiate de la guerre.
Le parti bolchevik, discipliné et idéologiquement cohérent, fut le seul à proposer une réponse claire aux aspirations populaires : la paix, la terre et le pain. La popularité croissante des bolcheviks se manifesta lors de l'été 1917, tandis que le gouvernement provisoire s'enlisait et que la tentative de coup d'État du général Kornilov en août fragilisait davantage le pouvoir en place. Le moment était venu pour Lénine d'agir.
Dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917, selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie, les forces bolcheviques s'emparèrent des points stratégiques de Petrograd. Le Palais d'Hiver fut pris, le gouvernement provisoire renversé. Cette révolution d'Octobre fut à la fois un soulèvement populaire et un coup d'État organisé par une avant-garde révolutionnaire, et les historiens débattent encore de la juste qualification de cet événement. Lénine proclama le gouvernement soviétique et installa un régime qui allait profondément transformer le monde.
La prise du pouvoir bolchevique déclencha une guerre civile d'une violence extrême, opposant l'Armée rouge aux Armées blanches et à une multitude d'autres forces, des anarchistes de Makhno aux Armées vertes paysannes. Des puissances étrangères intervinrent pour soutenir les adversaires des bolcheviks. L'économie russe, déjà éprouvée par des années de guerre mondiale, s'effondra davantage, et une famine particulièrement meurtrière décima la population. Le pays vécut des années d'une violence inouïe.
Les bolcheviks gagnèrent finalement la guerre civile, et l'Union des républiques socialistes soviétiques fut fondée en 1922, reconstituant sous l'égide communiste la majeure partie des territoires de l'ancien empire. Lénine mit en place un régime léniniste qui se revendiquait du marxisme mais qui, dans la pratique, concentrait le pouvoir entre les mains d'un parti unique. La terreur rouge, utilisée comme instrument de gouvernement, fit des milliers de victimes parmi les opposants réels ou supposés.
La révolution russe reste l'un des événements les plus analysés et les plus disputés de l'histoire contemporaine. Elle ouvrit ce que l'historien Eric Hobsbawm appela le court XXe siècle, délimité par les convulsions de 1914 et par la disparition de l'URSS en 1991. Pour ses partisans, elle représenta la grande lueur à l'Est, l'espoir d'un monde libéré de l'exploitation capitaliste. Pour ses détracteurs, elle fut le point de départ d'une dictature totalitaire dont les crimes se comptent en millions de victimes.
Le débat sur la continuité entre les idéaux révolutionnaires de 1917 et le stalinisme des années 1930 n'a jamais été définitivement tranché. Fallait-il nécessairement passer de la révolution de Février à celle d'Octobre ? La dictature soviétique était-elle inscrite dans la logique bolchevique ou résulta-t-elle d'une déviation? Ces questions continuent d'alimenter la réflexion historique et philosophique, rappelant que 1917 reste une source inépuisable de réflexion sur la nature du pouvoir, de la violence révolutionnaire et des utopies politiques.
La révolution russe légua au monde un vocabulaire et des concepts qui structurèrent la politique du XXe siècle : soviets, bolcheviks, commissaires du peuple, terreur rouge. Elle inspira des mouvements révolutionnaires sur tous les continents et provoqua en retour la montée des fascismes en Europe, qui se construisirent en grande partie comme des remparts contre le péril rouge. Son héritage, ambigu et complexe, continue de nourrir les débats politiques et intellectuels du monde contemporain.
