L'Espagne des années 1930 portait en elle les germes d'une explosion sociale que des décennies de tensions accumulées rendaient presque inévitable. La proclamation de la Deuxième République en 1931, après la chute de la dictature de Primo de Rivera et la fuite du roi Alphonse XIII, avait soulevé d'immenses espoirs mais n'avait pas suffi à apaiser les fractures profondes d'une société divisée entre un monde rural encore féodal et une bourgeoisie urbaine montante, entre une Église catholique omnipotente et un anticléricisme virulent, entre des régionalismes catalans et basques aspirant à l'autonomie et un centralisme castillan jaloux de son unité.
La victoire électorale du Frente Popular en février 1936 avait porté au pouvoir une coalition de gauche qui alarma les milieux conservateurs, l'armée et l'Église. Au printemps 1936, des violences politiques éclatèrent dans tout le pays, et les tensions atteignirent un nouveau paroxysme avec l'assassinat de José Calvo Sotelo, chef d'un parti de droite, en juillet 1936. Cet événement fut le point de bascule qui rallia les hésitants de droite à l'idée qu'un soulèvement militaire était non seulement légitime mais nécessaire. Le général Franco lui-même, jusque-là prudent, décida alors de rejoindre le coup de force.
Le soulèvement militaire et civil éclata le 17 juillet 1936, à partir des possessions espagnoles au Maroc. Préparé de longue date par un groupe d'officiers putschistes, il devait permettre une prise du pouvoir rapide. Mais il échoua partiellement : les grandes villes comme Madrid, Barcelone et Valence restèrent fidèles à la République, et une partie de l'armée demeura loyale au gouvernement légal. Ce demi-échec du coup d'État transforma ce qui aurait dû être une pronunciamiento rapide en une guerre civile longue et meurtrière, qui allait durer jusqu'au 1er avril 1939.
Le conflit opposa deux camps aux idéologies radicalement antagonistes. Du côté républicain, se retrouvèrent les loyalistes du gouvernement, les socialistes, les communistes, les marxistes et les anarchistes, soutenus par l'URSS de Staline qui fournit armes, conseillers militaires et volontaires des Brigades internationales. Du côté nationaliste, les militaires putschistes menés par Franco reçurent l'appui décisif de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste de Mussolini, ainsi que du Portugal du dictateur Salazar. Cette implication étrangère fit de la guerre d'Espagne un laboratoire où les puissances européennes testèrent leurs doctrines militaires avant le conflit mondial qui couvait.
La guerre se joua simultanément sur le terrain militaire et dans les territoires que chaque camp contrôlait. En zone nationaliste, l'ordre traditionnel fut brutalement restauré, les opposants politiques, syndicalistes et intellectuels étant éliminés par milliers. En zone républicaine, et surtout en Catalogne et en Andalousie, une véritable révolution sociale s'opéra, avec la collectivisation des terres et l'autogestion des usines, expérimentant des formes d'organisation socialiste et anarchiste soutenues notamment par la Confédération nationale du travail, la CNT. Deux projets de société incompatibles s'affrontaient autant que deux armées.
L'aviation nazie fit ses premières démonstrations meurtrières en Espagne, et le bombardement de Guernica par la Légion Condor allemande le 26 avril 1937 entra dans l'histoire comme le symbole de la barbarie de la guerre aérienne contre les populations civiles. Pablo Picasso, stupéfait d'horreur, transforma cet événement en une toile monumentale qui reste l'une des œuvres les plus puissantes du XXe siècle. La guerre d'Espagne mobilisa les consciences et les plumes des meilleurs écrivains de l'époque : Ernest Hemingway avec Pour qui sonne le glas, George Orwell avec Hommage à la Catalogne, André Malraux avec L'Espoir témoignèrent de la tragédie en cours.
Les républicains, malgré une résistance acharnée, souffrirent des divisions idéologiques internes entre communistes, anarchistes et socialistes, et de la politique de non-intervention des démocraties française et britannique, qui refusèrent de soutenir le gouvernement légal espagnol par crainte d'une extension du conflit en Europe. Cet attentisme des démocraties laissa le champ libre à l'Allemagne et à l'Italie pour étendre leur influence. Madrid résista héroïquement pendant de longs mois, mais la chute de la Catalogne en janvier 1939 signa l'arrêt de mort de la République.
Le 1er avril 1939, Franco proclama la fin de la guerre et l'avènement de l'État espagnol, une dictature qui allait durer trente-six ans jusqu'à la mort du Caudillo le 20 novembre 1975. Des centaines de milliers de républicains prirent le chemin de l'exil, principalement vers la France et le Mexique. Ceux qui restèrent en Espagne subirent la répression, les prisons et les camps de travail. La mémoire de la guerre civile fut longtemps supprimée, et ce n'est qu'après la transition démocratique que l'Espagne commença à exhumer ses blessures.
La guerre d'Espagne constitue l'un des épisodes les plus tragiques et les plus symboliques de l'entre-deux-guerres. Elle peut être lue comme une préparation et un prélude à la Seconde Guerre mondiale, permettant aux puissances fascistes de tester leurs forces et leurs doctrines tandis que les démocraties se murent dans leur attentisme. Elle mit également en lumière les contradictions internes de la gauche européenne, déchirée entre la discipline communiste imposée par Moscou et les aspirations libertaires des révolutionnaires ibériques.
Le retentissement culturel de ce conflit reste immense, des décennies après sa conclusion. Les œuvres qu'il inspira continuent d'être lues, exposées et représentées dans le monde entier. La cause républicaine mobilisa des milliers de volontaires étrangers venus combattre au nom de l'idéal antifasciste, donnant au conflit une dimension internationale qui dépassait largement les frontières espagnoles. La guerre civile espagnole reste, dans la mémoire collective, l'emblème d'un combat pour la démocratie et la liberté contre les forces de l'obscurantisme et de la tyrannie.
L'héritage de cette guerre continue de structurer la politique espagnole contemporaine. La loi de mémoire historique, adoptée en 2007 et renforcée par des textes ultérieurs, témoigne de la difficulté de la société espagnole à tourner la page d'un passé douloureux. Les fosses communes qui parsèment le territoire ibérique, contenant les restes de milliers de victimes de la répression franquiste, rappellent que les blessures de la guerre civile ne sont pas encore entièrement cicatrisées.

