Amédée VIII naquit le 4 septembre 1383 au château de Chambéry, fils aîné d'Amédée VII, dit le comte Rouge, et de Bonne de Berry, elle-même fille de Jean de France, duc de Berry, et nièce du roi de France Charles V. Ces liens avec la royauté française, alliés à l'héritage savoisien, conférèrent au jeune prince une position exceptionnelle dans le jeu politique européen. Très tôt orphelin de père, il accéda à la dignité comtale dans un monde déchiré par la guerre de Cent Ans, où les grandes puissances s'affrontaient et où les petits États comme la Savoie devaient manœuvrer avec habileté pour survivre et prospérer.
La Savoie que le jeune Amédée hérita n'était pas un État unifié au sens moderne du terme, mais un ensemble de territoires dont la cohérence reposait sur la personne du souverain et sur la loyauté des seigneurs locaux. Le défi principal du règne d'Amédée fut de transformer cette collection de domaines en un État structuré, capable de résister aux pressions extérieures et d'exercer une influence durable dans l'espace alpin et méditerranéen. Pour y parvenir, il fit le choix délibéré de la diplomatie plutôt que de la conquête directe, construisant ce que ses contemporains et les historiens postérieurs reconnurent comme l'un des réseaux diplomatiques les plus efficaces de son temps.
L'acquisition du comté de Genève en 1401 constitua l'une des premières grandes victoires de cette politique. Après la mort du dernier comte de Genève en 1394, Amédée sut exploiter habilement les divisions entre les héritiers potentiels et les intérêts contraires des acteurs locaux. En particulier, il profita de la situation délicate d'Odon de Villars, héritier légal du comté et gouverneur de Nice, alors en disgrâce auprès de la Savoie. Ce dernier accepta de vendre le Genevois à Amédée et obtint en échange son retour en grâce. L'acquisition ne comprenait pas la ville de Genève elle-même, possession de l'évêque, mais elle intégrait Annecy, capitale politique et économique du comté, renforçant significativement la puissance savoisienne dans la région.
L'apogée politique de son règne survint le 19 février 1416, lorsque l'empereur Sigismond, en visite à Chambéry, érigea le comté de Savoie en duché. Cette élévation, qui consacrait la montée en puissance de la Savoie, ne récompensait pas tant ses conquêtes militaires que son activité diplomatique au service des intérêts de l'Empire, notamment dans la résolution du Grand Schisme d'Occident qui déchirait l'Église depuis des décennies. Amédée devint ainsi duc de Savoie, titre qui conférait un prestige supplémentaire à sa maison et le plaçait officiellement parmi les grands princes de la chrétienté.
Les années suivantes confirmèrent cette ascension. En 1418, la principauté du Piémont revint dans le domaine personnel du duc après l'extinction de la branche cadette de Savoie-Piémont. En 1419, Amédée obtint le rattachement définitif du comté de Nice, dont la sujétion volontaire remontait à 1388 mais qui n'avait encore jamais été pleinement intégrée. Ces acquisitions successives, obtenues par la négociation plutôt que par les armes, témoignaient d'un art politique consommé. Ses ambassadeurs et ses courriers sillonnaient l'Europe de Londres à Budapest, de Prague à Naples, de Paris à Francfort, tissant un réseau diplomatique sans équivalent parmi les princes de son rang.
Il est important de souligner qu'Amédée ne fut pas un souverain pacifiste au sens strict. Il maintint une armée de vingt mille hommes, qu'il envoyait selon ses besoins dans le royaume de France, dans les cantons suisses, dans la péninsule italienne, dans le Saint-Empire romain germanique et même jusqu'aux confins de l'Empire byzantin. Mais cette force militaire n'était pas un instrument de conquête ; elle servait de levier à son activité diplomatique, donnant du poids à ses négociations et lui permettant d'exiger d'être traité en égal par les plus grandes puissances. Jamais sous son règne il n'y eut de combat sur le sol savoyard, ce qui lui valut le surnom de « Pacifique », à l'instar de son ancêtre le comte Aymon.
En 1434, une convergence de malheurs personnels et de déceptions politiques conduisit Amédée à prendre une décision surprenante : il se retira à Ripaille, une résidence au bord du lac Léman, pour y mener une vie de prière et de contemplation entouré de quelques compagnons. Ce retrait du monde, qui dura cinq ans, alimenta de nombreuses légendes et railleries de ses contemporains, certains jugeant que cette retraite masquait un goût pour le confort et les plaisirs de la table. Æneas Sylvius Piccolomini, qui fut son secrétaire avant de devenir pape sous le nom de Pie II, le qualifiait néanmoins de « Nouveau Salomon », reconnaissant en lui une sagesse rare, même s'il y voyait aussi la « vaine et habile sagesse de ce monde ».
C'est de cette retraite qu'il fut arraché par une décision pour le moins inattendue du concile de Bâle qui, en 1439, l'élut pape sous le nom de Félix V. La situation était extraordinaire : l'Église était de nouveau déchirée par un schisme, le pape Eugène IV refusant de reconnaître les décisions du concile. Amédée hésita longuement avant d'accepter cette charge qui le replongeait dans les tourments du monde qu'il croyait avoir quitté. Son pontificat se révéla difficile : Eugène IV ne démissionna pas et fit tout pour saper l'autorité de Félix V, qui ne fut jamais reconnu par la majorité de la chrétienté. Pour éviter que ce schisme ne s'éternise, Amédée prit finalement la décision courageuse d'abdiquer en 1449, laissant la primauté au nouveau pape Nicolas V et se retirant dans ses terres de Savoie.
Amédée VIII mourut le 7 janvier 1451 à Genève, à l'âge de soixante-sept ans. Son règne avait duré près d'un demi-siècle et avait transformé la Savoie d'un petit comté alpin en un duché reconnu à l'échelle européenne. Il reste, aux yeux des historiens, l'un des principaux fondateurs des États de Savoie, et le seul duc de Savoie à avoir porté la tiare pontificale, fût-ce en tant qu'antipape. Sa capacité à naviguer entre la politique et la spiritualité, entre les ambitions mondaines et le désir de retrait, en fait l'une des figures les plus complexes et les plus fascinantes de la fin du Moyen Âge.
