Zhou Youguang, de son nom de naissance Zhou Yaoping, est né le 13 janvier 1906 à Changzhou dans la province du Jiangsu, sous la dynastie Qing qui vivait alors ses dernières décennies d'existence. Linguiste, économiste et écrivain, il est entré dans l'histoire comme le principal artisan du pinyin, ce système de romanisation du mandarin qui allait révolutionner l'apprentissage du chinois à travers le monde entier. Il est mort le 14 janvier 2017 à Pékin, le lendemain de son cent onzième anniversaire.
Issu d'une famille aristocratique, Zhou Yaoping grandit dans un environnement cultivé qui favorise les études et l'ouverture intellectuelle. Son parcours académique le conduit d'abord à Shanghai, où il étudie à la Saint John's University, institution fondée par des missionnaires américains et réputée pour son enseignement en langue anglaise. Il poursuit ensuite ses études au Japon, s'imprégnant d'une culture d'ouverture sur le monde qui marquera durablement sa pensée.
Lorsque le Japon envahit la Chine dans les années 1930 et 1940, Zhou Youguang, comme des millions de ses compatriotes, est contraint de fuir. Il se réfugie avec sa famille à Chongqing, ville du sud-ouest de la Chine devenue la capitale provisoire du gouvernement nationaliste pendant la guerre. En 1945, avec la fin du conflit, il quitte la Chine pour s'installer à Wall Street, où il travaille dans le secteur bancaire. Cette expérience américaine lui donne une perspective internationale rare pour un intellectuel chinois de l'époque.
En 1949, le triomphe des forces communistes de Mao Zedong et la proclamation de la République populaire de Chine amènent Zhou Youguang à prendre une décision qui surprend ses proches : il rentre au pays. Il expliquera plus tard cette décision en disant que les communistes se présentaient alors comme des démocrates, ce qui laissait espérer un avenir différent. De retour en Chine, il enseigne l'économie et devient conseiller auprès de Zhou Enlai, le premier ministre du nouveau régime.
Mais c'est en tant que linguiste amateur que Zhou Youguang allait laisser sa marque la plus durable sur l'histoire. Passionné par les langues, notamment par l'espéranto dont il était adepte, il publie un ouvrage intitulé Le Sujet de l'alphabet qui attire l'attention de Mao Zedong lui-même. La direction communiste est alors engagée dans un vaste projet de modernisation qui implique de rendre l'éducation accessible à la grande masse de la population, en grande partie analphabète. L'une des difficultés majeures de la langue chinoise pour les apprenants réside dans la complexité de ses milliers de caractères.
Missionné par le gouvernement, Zhou Youguang se voit confier la tâche colossale d'élaborer un système permettant de transcrire les sons du mandarin avec les lettres de l'alphabet latin. Il s'appuie sur des travaux antérieurs menés en Union soviétique et les adapte aux spécificités phonétiques du chinois. Le résultat de ce travail est le pinyin, dont le nom signifie littéralement assemblage des sons. Adopté officiellement par la Chine en 1958, ce système de romanisation allait s'imposer comme l'outil indispensable de tous ceux qui apprennent le chinois mandarin, qu'ils soient écoliers en Chine ou étudiants étrangers aux quatre coins du monde.
La Révolution culturelle lancée par Mao à partir de 1966 constitue une épreuve terrible pour Zhou Youguang. Comme beaucoup d'intellectuels, il est arrêté et interné pendant deux ans dans un camp de rééducation. Ces années de détention et de travaux forcés auront un impact durable sur son regard critique envers le régime, même s'il ne peut s'exprimer librement qu'avec précaution.
Un autre tournant décisif survient en juin 1989, lorsque le mouvement de protestation de la place Tian'anmen est écrasé dans le sang par l'armée. Profondément affecté par ces événements, Zhou Youguang quitte la Conférence consultative politique du Parti communiste chinois. Ce geste symbolique marque sa rupture avec les institutions officielles du régime.
Dans les décennies suivantes, parvenu à un âge où peu d'hommes conservent toute leur lucidité intellectuelle, Zhou Youguang se révèle un critique de plus en plus ouvert du système politique chinois. Son dernier livre aborde sans détour les dizaines de millions de morts survenues lors des périodes de famine sous le règne de Mao Zedong, et il exprime publiquement ses regrets face à l'absence de liberté d'expression en Chine. Ces prises de position d'un centenaire dont la carrière avait pourtant été construite au service de l'État communiste ne manquaient pas de détonnance.
Zhou Youguang s'éteint à Pékin le 14 janvier 2017, à l'âge de cent onze ans, le lendemain même du jour anniversaire de sa naissance. Sa longévité exceptionnelle semble à elle seule tenir du prodige, mais c'est bien son apport intellectuel qui reste son véritable legs. Le pinyin qu'il a conçu est aujourd'hui utilisé par plus d'un milliard de locuteurs chinois pour saisir du texte sur un clavier, apprendre à prononcer les caractères et enseigner la langue aux générations montantes.
La trajectoire de Zhou Youguang résume à elle seule les contradictions du vingtième siècle chinois : l'intellectuel formé sous la vieille Chine impériale, passé par Wall Street et revenu servir un régime communiste qui l'a persécuté, pour finir sa vie centenaire en critique lucide de ce même système. Un destin qui incarne mieux que tout discours les tensions entre modernisation, idéologie et liberté intellectuelle dans la Chine contemporaine.


