Sur les plaines herbeuses du Wiltshire, dans le sud de l'Angleterre, à treize kilomètres au nord de la ville de Salisbury, se dresse l'une des constructions les plus énigmatiques et les plus reconnaissables de l'histoire humaine. Stonehenge, ensemble de structures mégalithiques disposées en cercles concentriques, fascine les visiteurs, les archéologues et les curieux depuis des siècles. Ce monument, dont la construction s'étala sur près de deux millénaires, du Néolithique à l'âge du bronze, entre 3000 et 1100 avant notre ère, continue de soulever des questions fondamentales sur les capacités techniques, les croyances et l'organisation sociale de ses bâtisseurs.
Le nom de Stonehenge est attesté dès le Moyen Âge, et son étymologie révèle déjà quelque chose de l'impression que le monument produisait sur ses observateurs. Un glossaire latin-vieil anglais du Xe siècle, attribué à Ælfric d'Eynsham, évoque l'expression henge-cliff dans le sens de précipice. Des auteurs du XIe siècle mentionnent les pierres sous les termes stanenges ou stanheng, que l'on peut comprendre comme des pierres suspendues. En 1740, l'antiquaire William Stukeley notait que dans le Yorkshire, les rochers suspendus portaient le nom de henges. Christopher Chippindale, dans son étude exhaustive Stonehenge Complete, propose plusieurs étymologies possibles issues du vieil anglais, suggérant que les grandes pierres assemblées en trilithes auraient pu évoquer, pour les visiteurs médiévaux, la silhouette d'un gibet.
La compréhension des différentes phases de construction du monument constitue l'une des tâches les plus complexes de l'archéologie britannique. Des générations de chercheurs se sont succédé sur le site depuis le début du XXe siècle. Le professeur Gowland conduisit les premières fouilles scientifiques à partir de 1901. Le colonel William Hawley entreprit des restaurations à partir de 1919 et étudia la plupart des cavités existantes jusqu'en 1926. La chronologie qui fait aujourd'hui autorité est celle de l'archéologue Richard J. C. Atkinson, qui dirigea les dernières fouilles de grande ampleur à partir de 1950 pendant une trentaine d'années, avec une importante campagne de restaurations entre 1958 et 1964. On lui doit la division en trois phases principales, acceptée par l'ensemble de la communauté scientifique.
Des traces d'occupation du site précèdent de beaucoup la construction du monument. En 1966, lors de travaux d'extension du parc de stationnement, des fouilles mirent au jour trois trous de poteaux mésolithiques, contenant des fragments d'os brûlés et du charbon de bois. Ces structures, par leurs dimensions et leur organisation, suggèrent l'existence d'une signification rituelle ou symbolique du lieu bien avant les premières pierres. Le site de Stonehenge n'était donc pas vierge de toute activité humaine organisée lorsque les bâtisseurs néolithiques commencèrent leurs travaux.
La première phase du monument, vers 3000 avant notre ère, consista en l'établissement d'un enclos circulaire de terrassement, comprenant un fossé et un talus de terre, d'environ 110 mètres de diamètre. À l'intérieur de cet enclos furent creusées une série de cavités, nommées trous d'Aubrey d'après l'antiquaire John Aubrey qui les identifia au XVIIe siècle. Ces trous contenaient des restes humains incinérés, indiquant que Stonehenge servit dès l'origine de site funéraire ou rituel d'importance.
Les phases suivantes virent l'érection progressive des pierres qui donnent au monument son aspect caractéristique. Les bluestones, des roches de dolérite et de rhyolite pesant chacune entre deux et cinq tonnes, furent transportées depuis les monts Preseli dans le Pembrokeshire, au pays de Galles, à plus de 200 kilomètres de distance. Comment des hommes du Néolithique, sans métallurgie ni roues, purent-ils déplacer ces masses colossales sur une telle distance ? Cette question reste l'une des grandes énigmes de la préhistoire européenne, alimentant des hypothèses allant du traînage sur des rondins de bois à l'utilisation de voies d'eau.
Les sarsen, immenses blocs de grès siliceux pesant jusqu'à 25 tonnes chacun, furent quant à eux apportés depuis les collines de Marlborough, à environ 30 kilomètres. Ces monolithes forment les célèbres trilithes, assemblages de deux pierres verticales surmontées d'un linteau horizontal, assemblés selon une technique de tenon et mortaise d'une précision remarquable pour l'époque. Les trilithes les plus imposants atteignent plus de sept mètres de hauteur, une prouesse architecturale qui impressionne encore aujourd'hui.
La signification de Stonehenge reste débattue. Le monument est manifestement orienté en relation avec les solstices : l'axe principal du cercle de pierres pointe vers le lever du soleil au solstice d'été et vers son coucher au solstice d'hiver. Cette orientation délibérée et précise suggère une fonction astronomique ou calendaire, liée au rythme des saisons et sans doute à des pratiques agricoles et rituelles. Certains chercheurs y voient également un lieu de pèlerinage et de guérison, compte tenu des nombreux restes humains portant des traces de maladies osseuses retrouvés à proximité.
Stonehenge et le cromlech d'Avebury, situé à une quarantaine de kilomètres plus au nord, sont inscrits ensemble sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, dans un ensemble dénommé Stonehenge, Avebury et sites associés. Le monument attire aujourd'hui environ un million de visiteurs par an, qui viennent contempler ce témoignage saisissant de l'intelligence et de la détermination de nos ancêtres préhistoriques. Malgré des décennies de recherches intensives, Stonehenge conserve sa part d'ombre, rappelant que l'histoire humaine recèle encore des mystères que la science ne peut pas toujours dissiper entièrement.


