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Suaire de Turin

Drap de lin considéré par l'Église catholique comme une icône

8 min01/01/2024
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Dans la pénombre de la chapelle royale de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin, conservé dans un écrin d'argent depuis 1578, repose un drap de lin jaunâtre qui a traversé les siècles en suscitant des controverses passionnées. Long de quatre mètres quarante-deux centimètres et large d'un mètre treize, il porte l'empreinte floue d'un homme, de face et de dos, dont le corps présente des traces de blessures compatibles avec une crucifixion, une flagellation et une couronne d'épines. Ce tissu, connu dans le monde entier sous le nom de Suaire de Turin, est l'un des objets les plus étudiés et les plus débattus de l'histoire humaine.

Les premières mentions documentées et non contestées de ce linceul remontent à la seconde moitié du quatorzième siècle. Il apparaît alors dans les archives de la collégiale de Lirey, en Champagne. Dès son apparition, l'objet suscite la méfiance de l'Église institutionnelle. Les évêques de Troyes l'interdisent à deux reprises aux fidèles, affirmant avoir identifié le faussaire responsable de ce qu'ils considèrent comme une supercherie. En 1390, le pape Clément VII publie une bulle qui autorise l'ostension du linge, tout en exigeant explicitement que la foule soit prévenue qu'il ne s'agit pas d'une relique authentique, mais d'une simple « figure ou représentation du Suaire du Christ ». Cette distinction entre icône et relique est fondamentale : elle indique que la papauté, dès cette époque, refusait d'authentifier l'objet comme ayant réellement enveloppé le corps de Jésus.

Après diverses pérégrinations entre différentes familles nobles de l'Europe médiévale, le suaire devint en 1453 la propriété du duc de Savoie Louis Ier. À partir de la seconde moitié du quinzième siècle, il commença à être vénéré comme une relique de la Passion, attirant des foules de pèlerins. Conservé à Turin depuis 1578, il fut officiellement cédé à l'Église catholique en 1983. Il convient de noter qu'une distinction sémantique importante existe entre le suaire proprement dit, terme qui désignait à l'origine dans l'Antiquité un linge enroulé autour de la tête du défunt pour lui maintenir la bouche fermée, et le linceul, tissu recouvrant le corps entier. Le drap de Turin est techniquement un linceul, non un suaire au sens strict, bien que l'usage ait consacré cette appellation.

La véritable révolution dans l'étude du linceul se produisit en 1898, lorsque le photographe amateur Secondo Pia fut autorisé à photographier l'objet pour la première fois. En développant ses clichés, il fit une découverte stupéfiante : le négatif photographique révélait une image d'une clarté et d'un réalisme extraordinaires, bien supérieurs à ce que montrait l'original. Les traits du visage, les blessures, les détails anatomiques apparaissaient soudainement avec une précision saisissante. Cette découverte, largement médiatisée, déclencha des décennies de débats sur la nature de l'image et son éventuelle authenticité.

En 1978, une équipe internationale de scientifiques regroupée sous le nom de Shroud of Turin Research Project, ou STURP, obtint l'autorisation d'examiner le linceul pendant cinq jours et cinq nuits consécutifs à Turin. Après des années d'analyse de leurs données, ces chercheurs publièrent en avril 1981 leurs conclusions : il leur était impossible d'exclure que le suaire soit celui décrit dans les évangiles. Cette conclusion prudente, qui ne constituait ni une authentification ni un rejet, ne fit qu'attiser la controverse.

La réponse scientifique définitive, du moins en apparence, vint en 1988. Trois laboratoires indépendants, basés à Oxford, à Zurich et à Tucson, réalisèrent une datation par le carbone 14 sur des échantillons prélevés sur le linceul. Les trois laboratoires aboutirent à la même conclusion : le tissu datait du treizième ou du quatorzième siècle, une période médiévale qui excluait catégoriquement toute possibilité qu'il ait enveloppé le corps du Christ. Ces résultats furent immédiatement acceptés par le pape Jean-Paul II lui-même, ainsi que par l'archevêque de Turin. Cette même année, Jean-Paul II, dans une formule restée célèbre, qualifia néanmoins le linceul de « provocation à l'intelligence » et invita les scientifiques à poursuivre leurs investigations, signalant que l'Église, tout en prenant acte des conclusions scientifiques, n'entendait pas trancher définitivement sur la question de l'authenticité spirituelle de l'objet.

Les partisans de l'authenticité n'ont pas désarmé. Des chercheurs comme Giulio Fanti et Emmanuella Marinelli ont contesté la validité des échantillons prélevés en 1988, arguant qu'ils provenaient d'une zone rapiécée du tissu au Moyen Âge, et non du tissu original. Ils ont proposé de nouvelles méthodes de datation qui suggèrent une origine bien plus ancienne pour certaines fibres du linceul. Certains défenseurs de l'authenticité s'appuient également sur le Codex Pray, un manuscrit enluminé daté de la fin du douzième siècle, qui contiendrait des représentations présentant des similitudes troublantes avec le suaire, antérieures donc à la datation médiévale établie par le carbone 14.

Pour d'autres chercheurs, notamment les historiens Andrea Nicolotti, Gary Vikan et Nicolas Sarzeaud, l'ensemble de la littérature en faveur de l'authenticité relève d'une démarche apologétique pseudo-scientifique. Selon eux, le suaire est bien une œuvre humaine du milieu du quatorzième siècle, réalisée dans un contexte culturel et religieux particulier : la dévotion médiévale aux instruments de la Passion du Christ connaissait alors un essor extraordinaire, et la représentation détaillée des souffrances de la crucifixion correspondait parfaitement aux aspirations artistiques et dévotionnelles de l'époque.

Aujourd'hui, le Suaire de Turin reste l'un des artéfacts les plus étudiés de l'histoire, toujours au cœur d'une controverse qui mêle science, foi et histoire. Il est exposé au public à de rares occasions, attirant des millions de visiteurs. Qu'il soit une relique authentique, une œuvre d'art médiévale d'une sophistication extraordinaire ou quelque chose d'encore inexpliqué, il continue d'incarner le mystère fondamental qui unit l'humanité à ses origines spirituelles.

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