Dans les réserves de la bibliothèque Beinecke de l'Université Yale, conservé sous la cote MS 408, se trouve un volume que les cryptographes, linguistes et historiens considèrent depuis plus d'un siècle comme l'un des documents les plus énigmatiques jamais produits par la main humaine. Le manuscrit de Voynich, illustré de dessins aux couleurs vives et rédigé dans une écriture dont nul n'a encore percé le secret, incarne le mystère absolu du texte indéchiffrable.
Le manuscrit doit son nom actuel à Wilfrid M. Voynich, libraire et collectionneur d'origine polonaise qui le découvrit en 1912 dans la bibliothèque d'une communauté de jésuites à Frascati, près de Rome. Voynich comprit immédiatement qu'il avait entre les mains quelque chose d'exceptionnel. Il entreprit de le faire étudier et diffuser parmi les spécialistes, espérant que quelqu'un finirait par en révéler le secret. Cet espoir resta déçu.
Tel qu'il se présente aujourd'hui, le codex est constitué de 234 pages de 15 centimètres de large et 23 centimètres de haut, réalisées sur du vélin, une peau de veau mort-né travaillée en parchemin de qualité supérieure, particulièrement fine et souple. Une étude de datation par le carbone 14, publiée en 2011 par l'équipe de Greg Hodgins de l'Université de l'Arizona, établit que le parchemin fut fabriqué entre 1404 et 1438. Cette datation précise exclut définitivement l'hypothèse qui faisait du savant franciscain Roger Bacon, mort en 1294, l'auteur du texte. Il manque aujourd'hui quatorze folios au volume ; la couverture actuelle n'est pas d'origine. Le livre comptait à l'origine au moins 272 pages réparties en vingt cahiers.
Le texte est tracé à la plume d'oie, avec une régularité et une fluidité qui indiquent que le scribe maîtrisait parfaitement son écriture, quelle que soit la nature réelle de celle-ci. Les illustrations, réalisées après la rédaction du texte pour la plupart, présentent des couleurs brun, vert, bleu, et plus rarement rouge et jaune. Certaines images sont rehaussées de manière parfois grossière, suggérant peut-être plusieurs mains. Les dessins de la section botanique constituent une exception : ils semblent avoir été tracés avant le texte.
Le manuscrit est traditionnellement divisé en plusieurs sections thématiques reconnaissables par leurs illustrations. Une section botanique présente de nombreuses plantes, dont aucune n'a été clairement identifiée comme correspondant à une espèce réelle. Une section astronomique comporte des diagrammes circulaires avec des étoiles et ce qui ressemble à des représentations zodiacales. Une section biologique dépeint des figures humaines nues dans des structures qui évoquent des tuyaux ou des bassins. Une section pharmaceutique montre des récipients accompagnés de plantes. Des pages en texte seul constituent une dernière section.
Malgré sa fabrication au début du XVe siècle, le livre disparaît ensuite de l'histoire pendant près de deux siècles. Il réapparaît dans la correspondance du savant jésuite Athanasius Kircher. Dans une lettre en latin datée du 19 août 1665, le recteur Jan Marek Marci de l'Université de Prague lui rapporte que le livre avait été acheté par l'empereur Rodolphe II, vraisemblablement avant son abdication en 1611, pour la somme de six cents ducats, une fortune. Le vendeur était inconnu et l'on pensait à l'époque que l'auteur était Roger Bacon.
Le premier propriétaire connu avec certitude est cependant Georg Baresch, un alchimiste pragois du XVIIe siècle qui vivait avec ce mystère dans sa bibliothèque depuis des années. Lui aussi avait contacté Kircher, le considérant comme le savant le mieux à même de déchiffrer un tel document. Baresch lui envoya à Rome, par deux fois, en 1637 puis en 1639, une copie d'une partie du manuscrit, accompagnée de demandes d'aide. La lettre de 1639, retrouvée plus récemment par le chercheur R. Zandbergen, est la plus ancienne mention connue du manuscrit. Kircher n'apporta pas de réponse satisfaisante. Depuis 1969, le volume est conservé à la bibliothèque Beinecke de l'Université Yale.
Les tentatives de déchiffrement ont été innombrables et ont mobilisé certains des meilleurs cryptographes du monde, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale lorsque des experts de la Navy américaine s'y essayèrent sans succès. Des linguistes, des mathématiciens, des informaticiens et des amateurs brillants ont proposé des centaines d'interprétations différentes. Certains ont affirmé l'avoir déchiffré, parfois en y voyant de l'hébreu camouflé, parfois de l'arabe, parfois une langue artificielle ou une sténographie ésotérique. Aucune de ces solutions n'a convaincu la communauté scientifique.
Les analyses statistiques montrent que le texte possède une structure interne qui le distingue d'un simple galimatias aléatoire : la distribution des symboles suit des régularités qui rappellent celles des langues naturelles. Mais ces régularités pourraient aussi bien être le produit d'un algorithme de chiffrement sophistiqué, d'une langue artificielle soigneusement construite, ou d'un faux habile. L'hypothèse de la mystification ne peut pas être définitivement écartée, même si la qualité du parchemin et la cohérence apparente du texte plaident pour un document qui avait une signification réelle pour son auteur.
Herbier médical, traité alchimique, grimoire ésotérique ou canular élaboré d'un esprit brillant ? Le manuscrit de Voynich garde jalousement son secret. Il demeure l'un des documents les plus célèbres de l'histoire de la cryptographie, symbole de la puissance de ce qui résiste obstinément à l'intelligence humaine.

