Le Laurentic est un paquebot britannique dont l'histoire, brève mais exceptionnellement dense, illustre à la fois les ambitions de l'industrie navale du début du vingtième siècle et les bouleversements engendrés par la Grande Guerre. Construit par les chantiers navals Harland et Wolff de Belfast, il entre en service en 1909 sous les couleurs de la White Star Line, sur la ligne transatlantique à destination du Canada.
À l'origine, ce navire est commandé par la Dominion Line pour faire face à la concurrence croissante de l'Allan Line et de la Canadian Pacific sur la route du Canada. En 1907, la compagnie passe commande aux chantiers Harland et Wolff de deux paquebots, baptisés Alberta et Albany. Ces deux navires sont rapidement transférés à la White Star Line et renommés respectivement Laurentic et Megantic, afin d'inaugurer un nouveau service conjoint entre les deux compagnies à destination des ports canadiens.
La construction du Laurentic revêt une importance technique particulière : elle est l'occasion d'expérimenter un système de propulsion innovant combinant des machines à triple expansion et des turbines basse pression. Tandis que son jumeau le Megantic est équipé des habituelles machines à quadruple expansion alimentant deux hélices, le Laurentic dispose de trois hélices, les deux latérales étant actionnées par des machines à triple expansion et l'hélice centrale par une turbine basse pression. Ce montage hybride, plus économique à l'usage, s'avère concluant lors des essais comparatifs : bien que les vitesses des deux navires se valent, le Laurentic consomme sensiblement moins de charbon. Ce succès conduit la White Star Line à adopter ce même principe de propulsion pour les futurs géants de la classe Olympic, dont le Titanic et le Britannic.
Le 9 septembre 1908, la coque du Laurentic est lancée à Belfast, et l'emplacement qu'elle libère devient aussitôt celui de la construction de l'Olympic. Le paquebot est achevé en cale sèche et livré à la compagnie le 15 avril 1909. Il inaugure le service conjoint Dominion et White Star Line lors de son voyage inaugural entre Liverpool, Québec et Montréal le 29 avril 1909. Il s'impose comme le plus gros navire de la ligne, bien que n'étant pas le plus rapide, et participe à l'instauration d'un service hebdomadaire aux côtés du Megantic, du Dominion et du Canada.
La carrière commerciale du Laurentic est courte mais non sans incidents notables. En janvier 1910, lors d'une traversée en direction de New York, le navire est pris dans une puissante tempête : des vagues brisent les hublots du pont supérieur, inondent la passerelle de navigation et les quartiers des officiers, et endommagent les transmetteurs d'ordres. La même année, le Laurentic se retrouve au cœur d'une affaire criminelle retentissante : c'est à son bord que le docteur Crippen, recherché au Royaume-Uni pour le meurtre de sa femme, est intercepté et arrêté alors qu'il tentait de fuir vers le Canada. L'utilisation de la télégraphie sans fil pour alerter les autorités à l'arrivée du navire représente l'une des premières applications de cette technologie à la traque d'un criminel.
En 1911, le Laurentic s'illustre encore en remportant un record de vitesse sur la route du Canada, une performance d'autant plus remarquable que ce navire n'était pas conçu pour la vitesse mais pour l'économie de fonctionnement. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, le Laurentic est réquisitionné par la Royal Navy. Il sert d'abord au transport de troupes canadiennes vers l'Europe, avant d'être reconverti en croiseur auxiliaire chargé de missions de patrouille dans les eaux septentrionales.
C'est lors de l'une de ces missions que survient le dénouement tragique de l'histoire du Laurentic. Le 25 janvier 1917, alors qu'il transporte une cargaison extraordinairement précieuse évaluée à cinq millions de livres sterling en lingots d'or, destinés au Canada pour régler des achats de guerre, le navire heurte deux mines posées par un sous-marin allemand et sombre dans les eaux glaciales du large des côtes irlandaises. Trois cent cinquante-quatre membres de l'équipage perdent la vie dans le naufrage, une tragédie amplifiée par les températures hivernales et les conditions de mer difficiles.
La cargaison d'or représente un enjeu économique et stratégique considérable pour le Royaume-Uni, en pleine guerre d'attrition avec ses coûts exorbitants. Des opérations de plongée sont entreprises dès la fin du conflit, entre 1919 et 1924, dans des conditions particulièrement difficiles compte tenu de la profondeur du naufrage et de la dispersion des lingots dans les décombres. Ces opérations se révèlent néanmoins couronnées de succès, permettant de récupérer la grande majorité de l'or englouti, dans une des entreprises de sauvetage sous-marin les plus remarquables de l'histoire maritime britannique.

