Raja Harishchandra est une œuvre fondatrice dans l'histoire du cinéma indien. Ce film réalisé par Dhundiraj Govind Phalke, sorti le 3 mai 1913 sous le Raj britannique, est unanimement considéré comme le premier film de fiction produit en Inde. Sa création constitue un acte culturel et artistique d'une portée considérable, marquant l'entrée de la civilisation indienne dans l'ère du septième art et posant les jalons d'une industrie cinématographique qui allait devenir l'une des plus prolifiques du monde.
Dhundiraj Govind Phalke, surnommé Dadasaheb Phalke par la postérité reconnaissante, était un homme aux multiples talents : photographe, imprimeur, illusionniste et passionné de techniques visuelles. C'est en visionnant un film consacré à la vie de Jésus-Christ, vers 1910, qu'il conçut le projet de réaliser un film sur les héros et les dieux de la mythologie indienne. Convaincu qu'il était possible de raconter les grandes épopées indiennes par l'image animée, il se rendit en Grande-Bretagne pour se former aux techniques cinématographiques et acquérir le matériel nécessaire.
Le sujet qu'il choisit pour son premier film était tiré du Mahabharata, l'une des deux grandes épopées sanskrites de l'Inde ancienne. La légende du roi Harishchandra était l'une des plus célèbres et des plus vénérées de la tradition hindoue. Ce récit mettait en scène un souverain d'une droiture exemplaire, réputé pour son honnêteté absolue et son respect indéfectible de la parole donnée — deux vertus cardinales dans la philosophie morale indienne.
L'intrigue du film suivait les épreuves successives que le sage Vishwamitra imposait au roi Harishchandra pour mettre à l'épreuve sa vertu. Pour honorer une promesse faite au sage, le noble souverain était contraint de tout sacrifier : d'abord son royaume, qu'il abandonnait sans hésitation, puis sa femme et ses enfants, qu'il était obligé de vendre comme esclaves. Réduit lui-même à la condition la plus humble, il travaillait dans un lieu de crémation pour survivre, sans jamais fléchir ni renoncer à ses principes moraux. À la fin de cette longue épreuve, les dieux, satisfaits par la grandeur de son âme et la constance de sa vertu, lui restituaient sa gloire passée et tous les êtres qui lui avaient été arrachés.
La réalisation du film posa à Phalke des défis considérables, à la fois techniques et sociaux. Sur le plan technique, il dut improviser avec des moyens limités, fabriquant lui-même certains de ses équipements et développant des procédés de trucage rudimentaires pour créer quelques effets spéciaux. Sur le plan social, il se heurta à un obstacle de taille : la société indienne de l'époque était trop conservatrice pour autoriser les femmes à se produire sur scène ou devant une caméra. Les rôles féminins durent donc être confiés à des interprètes masculins, à l'exception notable de la propre fille du réalisateur, qui joua l'un des personnages féminins du film.
Le scénario fut élaboré conjointement par Phalke et Ranchhodbai Udayram. Le film était muet, comme tous les films de l'époque, mais son impact visuel et narratif suffit à captiver les spectateurs. À sa sortie en 1913, Raja Harishchandra connut un succès considérable, attirant un public nombreux et enthousiaste qui découvrait avec émerveillement ses propres récits mythologiques mis en images animées.
Ce succès inaugural ouvrit la voie à tout un courant de films mythologiques indiens qui allait dominer la production cinématographique du sous-continent pendant plusieurs décennies. La décision de Phalke de puiser dans la riche tradition narrative de l'hindouisme pour ses premières œuvres était stratégiquement avisée : ces histoires étaient intimement connues du public indien, ce qui facilitait l'identification émotionnelle avec les personnages et garantissait un accueil favorable.
L'héritage de Raja Harishchandra dépasse largement son importance historique de premier film de fiction indien. Il symbolise la naissance d'un regard indien sur le monde, exprimé dans le langage universel de l'image en mouvement. Dadasaheb Phalke est aujourd'hui honoré comme le père du cinéma indien : le prix Dadasaheb Phalke, décerné annuellement depuis 1969 par le gouvernement indien, est la plus haute distinction du cinéma national, remise à des personnalités qui ont apporté une contribution exceptionnelle au développement de cet art dans le pays.

