Joseph Bonaparte naît le 7 janvier 1768 à Corte, en Corse, à un moment particulier de l'histoire de l'île : la brève période d'indépendance de la République corse, avant le rattachement définitif à la France en 1769. Ce hasard géographique et chronologique fait de lui un enfant de deux mondes, Corse et Français, une dualité qui traversera toute son existence.
Aîné de la fratrie Bonaparte, il grandit dans la maison familiale d'Ajaccio avant d'être envoyé au collège d'Autun où il passe cinq années d'études. À l'issue de ce parcours scolaire brillant, sa famille espère le voir embrasser la carrière ecclésiastique, voie royale pour les jeunes hommes de bonne famille qui n'ont pas vocation militaire. Joseph refuse. Il se tourne vers le droit, obtient son diplôme à l'université de Pise en 1788 et s'installe comme avocat à Ajaccio, juste avant que la Révolution française ne vienne bouleverser toutes les certitudes.
Sa carrière politique prend son envol progressivement. Il préside le district d'Ajaccio, siège au directoire du Conseil général de la Corse et est nommé commissaire des guerres en 1793. La promotion fulgurante de son frère Napoléon au grade de général de division en 1795 accélère sa propre ascension. En 1797, il est élu député du Liamone au Conseil des Cinq-Cents, puis nommé ambassadeur auprès du duc de Parme et du pape Pie VI à Rome la même année, initiation à la diplomatie qui va devenir l'un de ses terrains d'excellence.
Sous le Consulat, son rôle devient véritablement décisif. Il prend place au Conseil d'État et au Corps législatif avant d'être chargé de négociations d'une importance historique considérable. C'est lui qui conclut le traité de Mortefontaine avec les États-Unis en 1800, mettant fin aux tensions franco-américaines. Il négocie également le traité de Lunéville avec l'Autriche et la paix d'Amiens avec le Royaume-Uni, deux accords qui redessinent temporairement la carte politique de l'Europe. Il prend également part aux discussions qui aboutissent à la signature du concordat entre la France et le Saint-Siège, réconciliant provisoirement l'État révolutionnaire avec l'Église catholique.
Lorsque Napoléon fonde l'Empire le 18 mai 1804, Joseph est fait grand électeur et prince français. Durant les campagnes militaires qui tiennent l'Empereur loin de Paris, Joseph assure la responsabilité du gouvernement, expérience administrative qui le prépare aux responsabilités royales qui l'attendent. En 1806, Napoléon le place sur le trône de Naples, royaume stratégique contrôlant le sud de la péninsule italienne. Joseph s'y révèle administrateur consciencieux, cherchant à moderniser les institutions et à améliorer le sort des populations.
En 1808, un nouveau destin lui est réservé. Napoléon transfère Joseph sur le trône d'Espagne, kingdom beaucoup plus vaste et autrement plus difficile à gouverner. Dès le début, son règne espagnol est une entreprise condamnée. Le peuple espagnol, profondément attaché à sa monarchie légitime et à son Église, voit dans cet étranger imposé par la force des armes un usurpateur. La résistance s'organise, prend la forme d'une guerre de guérilla impitoyable que les armées napoléoniennes peinent à contenir malgré des victoires militaires répétées. Joseph, que ses sujets récalcitrants surnomment « el rey intruso », le roi intrus, se retrouve à gouverner un pays en armes, sous la tutelle constante de son frère qui lui dicte sa politique sans lui laisser les marges de manœuvre indispensables à tout gouvernement efficace.
La défaite cinglante des armées napoléoniennes à la bataille de Vitoria en 1813, dans laquelle Joseph commande les troupes, signe la fin de son règne espagnol. Les armées du duc de Wellington, soutenues par la résistance populaire espagnole, infligent un revers dont la France ne se remettra pas facilement dans la péninsule ibérique. Joseph doit abandonner le trône et se replier vers la France.
Nommé lieutenant général de l'Empereur lors de la campagne de France en 1814, il ne parvient pas à empêcher la capitulation de Paris devant les troupes coalisées. Après l'abdication de Napoléon, il s'exile en Suisse, au château de Prangins. Les Cent-Jours lui restituent brièvement ses fonctions, mais la défaite de Waterloo le condamne à un nouvel exil, cette fois aux États-Unis, où il s'installe et fait prospérer ses affaires avec une efficacité qui tranche avec ses maladresses politiques.
En 1832, à la mort de son neveu Napoléon II, il devient le premier héritier du trône impérial. Il rejoint l'Europe, s'établit à Londres et tente vainement de convaincre les responsables politiques français de rétablir l'Empire. Après un nouveau séjour américain entre 1835 et 1839, il retourne définitivement en Europe à la mort de sa fille Charlotte et s'installe à Florence, où il s'éteint le 28 juillet 1844.
Homme cultivé, raffiné et épris de littérature, Joseph Bonaparte reste une figure contrastée. Révolutionnaire libéral dans ses convictions, partisan de gouvernements équilibrés, il fut toujours dépassé par les événements et dominé par la personnalité de son frère, qui fut probablement son seul véritable ami. L'histoire le retient surtout comme le frère de Napoléon, mais son destin singulier, balloté de trône en trône et d'exil en exil, mérite d'être considéré pour lui-même.

