Jean Wier, aussi connu sous les noms de Johann Weyer, Johannes Weier, ou en latin Joannes Wierus, et parfois sous le pseudonyme Piscinarius, est né en 1515 ou 1516 à Grave, dans le duché de Brabant. Il mourra en 1588 à Tecklenburg, laissant derrière lui une œuvre qui fait de lui l'une des figures les plus remarquables et les plus courageuses de son époque : celle d'un médecin qui osa s'élever contre la folie de la chasse aux sorcières, au nom de la raison et de la compassion.
Fils d'un prospère marchand en gros de charbons, d'ardoises et de houblon, Jean Wier reçoit une éducation soignée. À partir de 1532, il poursuit des études de latin à Bois-le-Duc, à Louvain et à Bonn. L'influence la plus décisive de cette période est sans aucun doute celle de son maître Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim, penseur humaniste et ésotériste dont l'empreinte se retrouve dans toute l'œuvre ultérieure de Wier. Il étudie ensuite la médecine à Paris avant 1535, lors d'un séjour en France dont on ne connaît pas avec précision toutes les modalités, notamment l'université qui lui a délivré son diplôme, ni même avec certitude s'il l'a véritablement obtenu.
De retour dans la région de Grave, Wier exerce la médecine puis s'installe à Arnheim à partir de 1545. C'est là qu'en 1548, il intervient pour la première fois dans un procès en sorcellerie, en qualité de médecin, pour défendre un voyant. Cette expérience marque durablement sa pensée et oriente ses recherches. En 1550, sur la recommandation de l'humaniste Konrad Heresbach, il devient le médecin personnel du duc Guillaume de Clèves, une cour ouverte aux idées humanistes héritées d'Érasme et tolérante en matière de religion. On ne sait pas avec certitude si Wier, dans cet environnement, demeura catholique ou adopta le calvinisme.
C'est dans ce contexte intellectuellement favorable que Jean Wier rédige et publie en 1563, à Bâle, son œuvre maîtresse : le De praestigiis daemonum, dont le titre complet est De Praestigiis daemonum et incantationibus ac venificiis libri V. Ce traité constitue une réfutation directe du Malleus Maleficarum, le redoutable « marteau des sorcières » qui depuis la fin du XVe siècle légitimait les procès et les exécutions. Wier y introduit une distinction fondamentale : les « magiciens infâmes », coupables de pactes diaboliques réels et responsables de crimes véritables, doivent être distingués des sorcières, qui sont selon lui victimes d'illusions maladives, et non d'une faute morale délibérée.
Pour expliquer ces illusions, Wier mobilise la théorie médicale des humeurs, héritée de l'Antiquité et encore dominante au XVIe siècle. Ce sont les dérèglements des humeurs, et en particulier de la bile noire, associée à la mélancolie, qui « infecte le siège de l'esprit » et engendre ce qu'il appelle la « vertu imaginative », la « phantasie » ou l'« imagination ». Les mélancoliques croient voir des « monstres phantastiques » pendant leurs rêves, voire en plein jour dans les cas les plus sévères. Cette théorie médicale des songes et des visions trouve ses racines dans des textes du XIIe siècle, notamment le Liber de spiritu et anima d'Alcher de Clairvaux, et sera reprise par d'autres auteurs de l'époque.
Wier n'exclut pas totalement l'action du diable dans ces phénomènes. Il reconnaît que le démon peut profiter de la faiblesse des humains pour amplifier leurs tourments, en « s'entremêlant dedans les instruments des sens » et en agitant les humeurs à sa guise. Mais dans sa logique, le démon s'en prend avant tout aux mélancoliques, aux hérétiques, aux méchants, et surtout aux femmes, dont il juge la complexion plus vulnérable. Cette dernière position, teintée des préjugés de son temps, ne diminue en rien la portée révolutionnaire de sa démarche : dans un siècle où la chasse aux sorcières reprend avec une violence redoublée après une pause liée aux troubles de la Réforme dans les années 1520, Wier ose défendre les accusées sur le fondement de la médecine et de la psychologie naissante.
Jean Wier publie également d'autres traités de pharmacologie, de psychiatrie et de médecine au fil de sa carrière. En 1578, il cède sa position de médecin du duc à son fils Galenus, mais continue à travailler et à réviser ses ouvrages jusqu'à sa mort en 1588. Certains historiens le considèrent comme un précurseur de la psychiatrie moderne, dans la mesure où il cherche à expliquer par des mécanismes psychologiques et médicaux des comportements que ses contemporains attribuaient au diable. Son œuvre représente une étape décisive dans la lente émergence d'un regard rationnel sur la maladie mentale, un regard qui ne s'imposera vraiment qu'aux siècles suivants.

