La guerre de Cent Ans — dénomination forgée par les historiens du XIXe siècle pour regrouper une série de conflits discontinus — constitue le cadre dramatique dans lequel se joue le destin de deux royaumes et la naissance de nations modernes. De 1337 à 1453, pendant plus d'un siècle entrecoupé de trêves et de paix précaires, l'Angleterre des Plantagenêts et la France des Valois s'affrontent dans une rivalité qui transforme profondément les deux pays et la conception même de la guerre.
Les origines du conflit sont enchevêtrées dans les complexités dynastiques et féodales du Moyen Âge. Le casus belli immédiat est la revendication de la couronne de France par le roi d'Angleterre Édouard III Plantagenêt. Petit-fils du roi de France Philippe IV le Bel par sa mère Isabelle de France, il conteste l'accession au trône de Philippe VI de Valois lors de la mort de Charles IV le Bel en 1328, dernier fils direct de Philippe le Bel. Mais derrière ce litige dynastique se profilent des tensions plus profondes : les conflits réguliers entre Capétiens et Plantagenêts pour la suzeraineté des grands fiefs français remontent au XIIe siècle, et une profonde crise économique et sociale secoue les deux royaumes, theoriséee par l'historien Guy Bois comme la « grande dépression médiévale ».
La première phase du conflit, dite édouardienne, s'étend de 1337 à 1360 et tourne nettement à l'avantage de l'Angleterre. Le roi Édouard III et son fils Édouard de Woodstock — le fameux Prince Noir — infligent aux armées françaises des défaites retentissantes qui stupéfient l'Europe. Crécy en 1346 voit les archers anglais armés de leur redoutable arc long décimer la chevalerie française. Le siège de Calais en 1346-1347, qui s'achève par la capitulation de la ville, ouvre à l'Angleterre une tête de pont sur le continent qu'elle conservera plus de deux siècles. Poitiers en 1356 est peut-être la plus humiliante des défaites françaises : le roi Jean II lui-même est capturé et emporté comme prisonnier en Angleterre, où il doit attendre le paiement d'une rançon colossale. La Peste noire, qui ravage la France dans les années 1348-1350, interrompt les hostilités et cause des pertes démographiques considérables dans les deux camps. La paix de Brétigny en 1360, par laquelle Édouard renonce à ses prétentions sur le trône de France en échange de vastes territoires en Aquitaine et de la ville de Calais, clôt provisoirement cette première phase.
La phase caroline, de 1364 à 1389, inverse la tendance. Sacré roi de France après sa victoire à Cocherel en 1364, Charles V le Sage entreprend la reconquête systématique des territoires perdus. Son arme principale est le connétable Bertrand du Guesclin, qui révolutionne la stratégie française : au lieu d'affronter les redoutables archers anglais en bataille rangée, il pratique la guerre d'escarmouches, d'embuscades et de siège, harcèle l'ennemi sans lui offrir le choc frontal qu'il espère, et reconquiert progressivement les provinces cédées à Brétigny. À la mort de Charles V en 1380, la France a récupéré l'essentiel de ce qu'elle avait perdu. Mais la régence installée pour gouverner jusqu'à la majorité de Charles VI, puis les accès de folie du roi lui-même à partir de 1392, plongent le royaume dans une crise de gouvernance profonde.
Après une longue période de trêve, la phase lancastrienne, de 1415 à 1453, marque le retour d'une Angleterre conquérante. Le nouveau roi Henri V Lancastre profite habilement des divisions françaises — la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons déchire le royaume depuis 1407 — pour relancer l'offensive. La victoire d'Azincourt en octobre 1415 est une répétition de Crécy et Poitiers : les archers anglais déciment une nouvelle fois la chevalerie française, capturant ou tuant des milliers de nobles. S'alliant avec le puissant duc de Bourgogne Philippe III, Henri V impose le traité de Troyes en 1420, par lequel le roi fou Charles VI déshérite son propre fils, le futur Charles VII, au profit du roi anglais et de ses descendants.
C'est dans ce contexte désespéré pour la France qu'émerge la figure extraordinaire de Jeanne d'Arc. Cette jeune paysanne de Lorraine, convaincue d'entendre des voix divines la mandatant de chasser les Anglais et de faire sacrer le dauphin, se présente au futur Charles VII et obtient le commandement d'une armée. La levée du siège d'Orléans en 1429, puis la victoire de Patay et le sacre de Charles VII à Reims la même année retournent complètement la dynamique du conflit. Capturée par les Bourguignons, vendue aux Anglais et brûlée à Rouen en 1431, Jeanne d'Arc n'en a pas moins accompli l'essentiel de sa mission en ressuscitant la cause française.
La réconciliation franco-bourguignonne par le traité d'Arras en 1435 prive les Anglais de leur principal allié continental. Progressivement, les armées françaises, modernisées et dotées d'une puissante artillerie, reconquièrent la Normandie et la Guyenne. La bataille de Castillon en 1453, où l'artillerie française pulvérise les troupes anglaises, met fin au conflit. L'Angleterre ne conserve plus que Calais sur le continent, qu'elle perdra en 1558.
Cent seize ans de conflits ont profondément transformé les deux royaumes. En France, la guerre a forgé une conscience nationale autour de la figure royale et contribué à l'unification du territoire. En Angleterre, la perte des possessions continentales pousse le pays à se replier sur lui-même et à développer sa puissance maritime. L'art de la guerre connaît lui aussi une révolution : la chevalerie perd sa primauté au profit des fantassins et de l'artillerie, annonçant les conflits de l'ère moderne.

