tragedias

Grippe espagnole

Pandémie de grippe A (H1N1)

7 min01/01/2024
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La grippe espagnole reste à ce jour la pandémie la plus dévastatrice qu'ait connue l'humanité moderne, surpassant en nombre de victimes tous les conflits armés du XXe siècle réunis. Apparue en 1918, au cœur d'un monde déjà épuisé par quatre années de guerre industrielle, elle allait faucher des dizaines de millions d'êtres humains sur tous les continents, laissant derrière elle un silence assourdissant dans des familles, des villages et des nations entières.

Contrairement à ce que son nom laisse supposer, cette pandémie n'est pas née en Espagne. Les premières traces documentées remontent au printemps 1918, aussi bien en France qu'aux États-Unis. L'hypothèse aujourd'hui la plus solidement étayée par les chercheurs en génétique virale situe l'origine du virus au Kansas, où de jeunes soldats américains, rassemblés par dizaines de milliers dans des camps d'entraînement militaire, auraient constitué le foyer initial. Ces hommes, entre 50 000 et 70 000 à la fois dans certains camps, se retrouvaient entassés dans des conditions propices à la propagation rapide d'un agent infectieux virulent. C'est depuis ces bases que les troupes embarquèrent pour l'Europe, emportant le virus avec elles.

Le camp britannique d'Étaples, dans le Pas-de-Calais, concentrait lui aussi tous les facteurs aggravants : surpeuplement extrême, proximité entre des cochons, des oies, des canards, des poulets et des chevaux, et présence de gaz en grande quantité, dont certains aux propriétés mutagènes. Des épidémies de pneumonies sévères y avaient été signalées dès 1916 et 1917, bien avant l'explosion mondiale de 1918. Des cas similaires furent observés à Aldershot, au Royaume-Uni. L'historien Pierre Darmon a par ailleurs relevé plusieurs épidémies de pneumonies ayant touché les travailleurs annamites en France en 1917 et 1918, ajoutant une dimension supplémentaire à l'enquête sur les origines.

Le nom de « grippe espagnole » lui fut accolé pour une raison purement géopolitique : l'Espagne, restée neutre pendant la Première Guerre mondiale, était le seul grand pays à ne pas censurer sa presse. Ses journaux purent donc rapporter librement l'ampleur des ravages, notamment lorsque le roi Alphonse XIII lui-même fut atteint, ce qui donna l'impression que l'épidémie frappait principalement la péninsule ibérique.

La pandémie se déroula en plusieurs vagues successives. La première, au printemps 1918, fut relativement modérée. La deuxième, à l'automne 1918, s'avéra la plus meurtrière, caractérisée par une létalité exceptionnellement élevée et un profil épidémiologique inhabituel : au lieu de tuer principalement les très jeunes enfants et les personnes âgées, comme le font habituellement les grippes saisonnières, elle frappait avec une brutalité particulière les adultes jeunes, entre vingt et quarante ans, dans la plénitude de leur force. Ce paradoxe s'expliquerait en partie par une réaction immunitaire trop intense — une tempête de cytokines — qui détruisait les poumons des sujets les plus robustes. Une troisième vague survint au début de 1919, avant que la pandémie ne s'éteigne progressivement dans la seconde moitié de cette même année. Quelques derniers cas sporadiques furent encore signalés en Nouvelle-Calédonie en juillet 1921.

Le bilan humain demeure vertigineux. Selon l'Institut Pasteur, la pandémie fit entre 20 et 50 millions de morts dans le monde, soit entre 2,5 et 5 % de l'humanité de l'époque. Des réévaluations réalisées en 2020 portent ce chiffre à une centaine de millions selon certaines estimations. Le taux de létalité est estimé aux alentours de 10 %, soit environ quatre à vingt fois celui d'une grippe ordinaire. Les régions les plus durement touchées furent l'Inde, avec 18,5 millions de morts représentant 6 % de sa population, la Chine avec entre 4 et 9,5 millions de victimes, l'Europe occidentale avec 2,3 millions de morts, et les États-Unis où périrent entre 500 000 et 675 000 personnes.

Le contexte de la guerre amplifia considérablement la catastrophe. La censure militaire empêchait les gouvernements de divulguer l'ampleur des ravages pour ne pas saper le moral des troupes et de la population. Les soldats s'entassaient dans des tranchées et des baraquements insalubres, les hôpitaux militaires débordaient, et les mouvements de troupes massifs à travers les océans et les continents favorisaient la dissémination ultra-rapide du virus. Le camp britannique d'Étaples, qui était le plus grand complexe hospitalier jamais construit, devint paradoxalement l'un des foyers de propagation les plus redoutables.

Sur le plan scientifique, la grippe de 1918 marqua un tournant dans la compréhension des pandémies. Avant elle, des pandémies de grippe se produisaient en moyenne trois fois par siècle dans le monde. L'accélération du rythme pandémique observée à partir de 1889 fut mise en relation avec l'urbanisation croissante, l'augmentation de la population mondiale et l'intensification des échanges internationaux. Des recherches publiées en 2014 par Michael Worobey, Guan-Zhu Han et Andrew Rambaut, validées par Neil M. Ferguson de l'Imperial College de Londres, ont situé les premières souches virales entre 1889 et 1900, sur la base d'analyses d'anticorps présents chez de jeunes Américains, invalidant la thèse d'une importation du virus depuis Canton en 1918.

L'héritage de la grippe espagnole fut considérable, aussi bien dans le domaine de la santé publique que dans la mémoire collective. Elle accéléra le développement de la virologie comme discipline scientifique autonome, suscita la création de réseaux de surveillance épidémiologique internationale et poussa les États à mieux coordonner leurs réponses aux crises sanitaires. Pourtant, curieusement, cette catastrophe sans précédent fut largement occultée de la mémoire collective pendant des décennies, éclipsée par le traumatisme de la Grande Guerre et par la volonté générale d'oublier une période de souffrance extrême. Ce n'est qu'à partir des années 1990, avec les premières tentatives de reconstitution du virus à partir de tissus préservés, que la grippe de 1918 retrouva toute sa place dans l'histoire et dans la réflexion sur les risques pandémiques à venir.

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