François d'Aguilon naquit le 15 janvier 1567 à Bruxelles, dans les Pays-Bas espagnols, et mourut le 20 mars 1617 à Tournai, laissant derrière lui une œuvre scientifique et architecturale dont l'influence s'étendit bien au-delà de sa vie brève de cinquante ans. Ce prêtre jésuite brabançon d'origine espagnole représente l'un des esprits les plus accomplis de son époque, à la croisée des sciences, de la théologie et des arts.
La formation de François d'Aguilon fut à l'image de l'idéal humaniste de la Renaissance tardive : encyclopédique et rigoureuse. Il étudia d'abord les lettres et la philosophie au collège d'Anchin, puis poursuivit ses études à Paris, avant de rejoindre la Compagnie de Jésus en 1586. Ce choix religieux ne le détourna nullement des sciences, bien au contraire : l'ordre jésuite de cette époque encourageait activement la recherche intellectuelle et la maîtrise des mathématiques et des sciences naturelles comme outils au service de la foi.
Son parcours académique et religieux fut particulièrement bien rempli. Il acheva ses études de philosophie entre 1587 et 1589, enseigna les lettres à Douai, puis alla faire sa théologie à Salamanque en Espagne, de 1592 à 1596. C'est dans cette ville universitaire ibérique que la marque de ses origines espagnoles s'affirma le plus clairement. Il fut ordonné prêtre à Ypres en 1596, puis gagna Anvers où il enseigna la théologie et exerça la fonction de recteur du collège.
C'est en mathématiques et en optique cependant que François d'Aguilon donna toute la mesure de son génie. Professeur de mathématiques d'abord à Douai, il fut transféré en 1598 à Anvers, dont il transforma le collège jésuite en un véritable foyer de recherche scientifique. Sous sa direction, cet établissement devint une pépinière d'hommes de sciences remarquables, parmi lesquels on peut citer les géomètres André Tacquet, Jean-Charles della Faille et Théodore Moretus, qui allaient à leur tour marquer l'histoire des sciences des Pays-Bas méridionaux.
La contribution la plus décisive de François d'Aguilon à la postérité scientifique fut la publication en 1613 de son traité fondamental, intitulé Opticorum Libri Sex philosophis juxta ac mathematicis utiles. Cet ouvrage monumental sur l'optique fit avancer considérablement les connaissances dans ce domaine et exerça une très grande influence sur les physiciens de son époque, bien au-delà des cercles jésuites. L'éditeur n'était pas des moindres puisque le livre fut publié à Anvers.
Ce traité est remarquable à plus d'un titre. Il contient une analyse approfondie de la vision, de la lumière et de ses propriétés, abordant des questions qui fascinaient les meilleurs esprits scientifiques du début du XVIIe siècle. Mais son apport le plus durable à l'histoire des sciences est peut-être d'ordre terminologique : c'est dans cet ouvrage qu'apparut pour la première fois le terme de projection stéréographique, désignant une méthode de représentation de la sphère sur un plan qui est toujours utilisée en cartographie et en cristallographie.
Un détail d'une élégance particulière distingue cette publication : les illustrations furent réalisées par Pierre-Paul Rubens lui-même, le grand maître de la peinture baroque flamande, qui résidait alors à Anvers. Cette collaboration entre un savant et l'un des plus grands artistes de son temps dit beaucoup sur les milieux intellectuels et artistiques que fréquentait d'Aguilon, et sur la perméabilité des frontières entre art et science en ce début de XVIIe siècle.
François d'Aguilon ne se contenta pas d'exceller dans les sciences théoriques. Il s'illustra également comme architecte, contribuant aux projets d'églises jésuites à Tournai et à Mons. Mais son œuvre architecturale la plus remarquable reste sa contribution à ce qui allait devenir l'église Saint-Charles-Borromée d'Anvers, considérée comme la plus belle église jésuite de style baroque aux Pays-Bas. Ce projet monumental témoigne de la capacité des jésuites à mobiliser les meilleurs talents artistiques et architecturaux de leur époque au service de leur programme de reconquête catholique.
Il est à noter qu'Aguilon mourut avant l'achèvement de cette œuvre architecturale majeure. La direction des travaux fut confiée à Pierre Huyssens, frère jésuite et architecte de profession, tandis que la décoration intérieure revint à nul autre que Pierre-Paul Rubens, son collaborateur des Opticorum Libri Sex. Ce projet posthume constitue ainsi une coïncidence heureuse qui unit pour toujours le nom du savant jésuite et celui du grand peintre flamand.
La vie et l'œuvre de François d'Aguilon illustrent parfaitement l'idéal de l'intellectuel jésuite de la Contre-Réforme : un homme profondément ancré dans sa foi, rigoureux dans ses méthodes scientifiques, ouvert aux collaborations artistiques et soucieux de former la génération suivante de savants. Recteur d'un collège qu'il avait transformé en centre d'excellence, auteur d'un traité d'optique fondateur, architecte de génie, il représente le type même du savant complet que l'époque savait produire.
Son héritage scientifique est vivant encore aujourd'hui. Le terme de projection stéréographique qu'il contribua à forger est toujours en usage dans les disciplines qui traitent de la représentation de surfaces courbes sur des plans. Et l'église Saint-Charles-Borromée d'Anvers, l'une des merveilles architecturales de la Belgique actuelle, reste le témoignage le plus visible de son talent de bâtisseur au service du divin.

