Dans l'histoire de la conquête spatiale américaine, certains objets occupent une place symbolique qui dépasse leur fonction technique. La navette spatiale Enterprise, officiellement désignée OV-101 pour Orbital Vehicle-101, est de ceux-là. Premier engin de sa génération à avoir été construit, elle n'a jamais atteint l'orbite terrestre, mais elle a joué un rôle fondamental dans la mise au point de l'une des machines les plus ambitieuses jamais conçues par l'ingéniosité humaine.
Le contrat pour la fabrication de l'Enterprise est attribué à Rockwell International le 26 juillet 1972, dans le cadre du programme de navette spatiale que la NASA développe pour révolutionner l'accès à l'espace. La construction commence le 4 juin 1974, et l'assemblage se termine le 12 mars 1975. L'engin est conçu non pas pour voler dans l'espace, mais pour servir de prototype lors des essais d'approche et d'atterrissage, une phase critique dans le développement de ce type de vaisseau sans précédent.
Avant même d'être dévoilée au public, l'Enterprise devient le centre d'une histoire singulière qui mêle la science réelle et la science-fiction. À l'origine, la navette devait être nommée Constitution, en référence au bicentenaire de l'indépendance américaine. Mais une campagne massive de fans de la série télévisée Star Trek change la donne : pas moins de deux cent mille lettres sont envoyées à la NASA pour réclamer que la navette soit rebaptisée Enterprise, comme le vaisseau emblématique de la série. La NASA accepte, et l'Enterprise entre dans la légende.
Le 17 septembre 1976, la cérémonie d'inauguration de la navette se déroule dans une atmosphère particulière. Gene Roddenberry, le créateur de Star Trek, est présent, accompagné des acteurs de la célèbre série. L'image de ces personnages fictifs d'explorateurs spatiaux venus saluer un vrai vaisseau spatial est frappante, et elle illustre parfaitement la manière dont la culture populaire américaine a su s'emparer de l'aventure spatiale pour en nourrir ses rêves collectifs.
Son premier vol, attachée sur le dos d'un avion porteur Boeing 747, a lieu le 17 juin 1977. Ce vol avait initialement été prévu un jour plus tôt, mais la NASA était en deuil à la suite du décès de Wernher von Braun, le père du programme lunaire américain, et avait décidé de retarder la cérémonie d'un jour en signe de respect. Lors de ces premiers vols captifs, la navette reste solidaire de l'avion porteur et les pilotes testent le comportement de l'ensemble au sol et en vol.
Le vrai test arrive le 12 août 1977 avec le premier vol libre de l'Enterprise. Les pilotes se séparent de l'avion porteur à haute altitude et pilotent la navette en vol plané jusqu'à l'atterrissage, sans aucune motorisation. Ce type de manoeuvre, comparable à celle d'un planeur géant, exige une précision extrême et une maîtrise absolue des commandes de vol. Le succès de ce premier vol libre est un moment historique qui valide le concept même de la navette spatiale réutilisable.
Les essais d'approche et d'atterrissage se succèdent jusqu'au 26 octobre 1977, date du dernier vol libre de l'Enterprise. Au total, ces tests fournissent à la NASA des données précieuses sur le comportement aérodynamique de la navette lors de la phase la plus délicate de chaque mission : l'atterrissage. L'absence de moteurs lors de cette phase signifie que les pilotes n'ont pas de seconde chance ; ils doivent réussir du premier coup, sans possibilité de remettre les gaz pour effectuer un second passage.
Après l'achèvement du programme d'essais, l'Enterprise est utilisée pour d'autres tests au sol, notamment des essais de vibrations et de compatibilité avec les installations de lancement. Mais elle n'est jamais mise à niveau pour effectuer un vol orbital réel, son rôle de prototype ayant pris fin. Elle cède la place aux navettes opérationnelles comme Columbia, Challenger, Discovery, Atlantis et Endeavour, qui vont prendre le relais pour les vols spatiaux réels.
L'héritage culturel de l'Enterprise dépasse largement ses exploits techniques. Dans le premier film Star Trek sorti en 1979, un tableau représentant la navette figure aux côtés d'autres illustres vaisseaux ayant porté le nom d'Enterprise. En 2001, le générique de la série Star Trek: Enterprise inclut des images de la navette spatiale, et un autre tableau est visible tout au long de la série dans les quartiers du capitaine Jonathan Archer. Ce dialogue permanent entre la fiction et la réalité est une caractéristique unique de cet appareil.
Depuis le 19 juillet 2012, l'Enterprise est exposée à l'Intrepid Sea-Air-Space Museum de New York, un musée consacré à l'histoire maritime, aérospatiale et militaire. Elle y a pris place après avoir traversé la ville dans un convoi exceptionnel qui avait mobilisé des foules considérables. Dans cette institution qui expose également plusieurs bateaux-musées, la navette spatiale Enterprise offre aux visiteurs un témoignage concret de l'audace et de l'ingéniosité de la conquête spatiale américaine.
Un astéroïde a également été baptisé en son honneur, le (9777) Enterprise, nommé à la fois d'après le vaisseau de Star Trek et la navette spatiale, bouclant ainsi la boucle entre la fiction qui avait inspiré le nom et la réalité qui en avait fait une légende.
