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Dictateur (Rome antique)

Magistrat extraordinaire durant la République romaine

7 min01/01/2024
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Dans le vaste édifice institutionnel que construisirent les Romains au fil des siècles, la dictature occupe une place singulière. Ni simple magistrature ordinaire, ni véritable tyrannie, elle représentait une réponse imaginative et pragmatique aux situations d'urgence que la République pouvait avoir à affronter. Régie par des règles précises, du moins dans sa forme originelle, elle permettait de concentrer temporairement tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme sans renoncer pour autant aux principes fondamentaux de la res publica. Son histoire, qui s'étend de la fondation de la République jusqu'à son abolition par Marc Antoine après l'assassinat de Jules César, illustre admirablement comment une institution peut évoluer jusqu'à se retourner contre les valeurs qu'elle était censée protéger.

Selon la tradition romaine, la dictature aurait été instituée en 501 avant notre ère pour répondre à une situation d'urgence militaire. Mais les historiens modernes pensent qu'une institution analogue existait déjà sous la Royauté, sous le nom de magister populi, littéralement maître du peuple. Lorsque le roi ne pouvait pas quitter Rome pour mener l'armée en campagne lui-même, il nommait ce magister populi à qui il confiait temporairement le commandement des forces armées. Ce chef militaire était peut-être déjà assisté par un magister equitum, maître de la cavalerie. Dans de nombreuses cités latines, c'est d'ailleurs une figure analogue qui avait succédé à l'ancienne royauté après le renversement des rois. Le magistrat dirigeant la Ligue latine, confédération des principales villes du Latium, portait également le titre de dictateur, le dictator Latinus.

La procédure de nomination du dictateur était entourée d'un cérémonial précis, révélateur de l'importance que les Romains attachaient aux formes rituelles du pouvoir. Après qu'une situation d'urgence avait été reconnue et que le Sénat avait approuvé le principe de la dictature, l'un des deux consuls en exercice procédait à la désignation, mais non à n'importe quel moment : la dictio, la nomination cérémonielle, avait lieu pendant la nuit qui suivait la décision sénatoriale, afin d'éviter les auspices défavorables qui auraient pu vicier l'acte. Ce détail nocturne témoigne de la prégnance des croyances religieuses dans la vie politique romaine.

Le dictateur ainsi désigné, généralement choisi parmi les anciens consuls, désignait à son tour son assistant principal, le maître de cavalerie ou magister equitum, sorte de chef d'état-major. Les pleins pouvoirs, l'imperium, lui étaient ensuite conférés par promulgation de sa propre lex de imperio par l'intermédiaire des comices curiates. Ce transfert de souveraineté était formel et complet : pendant la durée de sa dictature, qui ne pouvait à l'origine excéder six mois, le dictateur disposait d'une autorité que ne pouvaient pas lui opposer les tribuns de la plèbe, dont le droit de veto sur les actes des magistrats ordinaires était suspendu.

Les missions du dictateur couvraient deux domaines distincts que les Romains considéraient d'égale importance. La mission militaire, la plus évidente, consistait à commander l'armée en cas de désastre ou de menace extérieure grave. La mission civile permettait de régler des urgences internes, comme la tenue des comices en l'absence des consuls, ou encore l'accomplissement de certains rites. Cicéron et, plus tard, l'empereur Claude, dans un discours conservé par la table de Lyon, associèrent étroitement ces deux dimensions de la dictature. L'une des plus singulières illustrations de cette fonction civile fut la cérémonie du plantage d'un clou, le clavus annalis, qui devait être exécutée par un dictateur. En 331 avant notre ère, un dictateur fut nommé pour accomplir ce rite expiatoire, selon l'antique tradition rapportée par Tite-Live : « comme les antiques traditions des annales rapportaient qu'autrefois, lors des sécessions de la plèbe, le dictateur avait planté un clou, et que cette solennité expiatoire avait ramené à la raison les esprits des hommes aliénés par la discorde, on s'empressa de créer un dictateur pour planter le clou. » En 263 avant notre ère, c'est à nouveau un dictateur, Cnaeus Fulvius Maximus Centumalus, avec le titre de dictator clavi figendi causa, qui s'occupa de cette cérémonie.

La dictature évolua considérablement au fil des siècles de la République. Dans ses formes originelles, elle était strictement encadrée dans le temps et dans ses attributions, et les dictateurs respectaient scrupuleusement la limite des six mois. Quintus Fabius Maximus, le dictateur Temporisateur qui usa de l'usure contre Hannibal lors de la deuxième guerre punique au IIIe siècle avant notre ère, en est l'exemple le plus illustre. Mais la fin de la République vit apparaître des usages radicalement différents de cette institution. Sylla, en 82 avant notre ère, se fit nommer dictateur pour un mandat indéterminé avec pour mission explicite de refaire les lois et la constitution, s'arrogeant des pouvoirs sans précédent qu'il exerça pendant trois ans avant de se retirer volontairement. Jules César alla encore plus loin : nommé dictateur à plusieurs reprises depuis 49 avant notre ère, il finit par accepter en février 44 avant notre ère la dictature perpétuelle, rompant définitivement avec la tradition républicaine du mandat limité. C'est cette dérive tyrannique qui motiva les conjurés des Ides de Mars. Après l'assassinat de César, Marc Antoine fit abolir la dictature, mettant fin à une institution qui avait duré près de cinq siècles mais dont les deux derniers titulaires avaient perverti l'esprit originel.

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