Roberto Marcelo Levingston Laborda est né à San Luis le 19 janvier 1920 et est mort le 17 juin 2015. Militaire de carrière argentin, il reste dans l'histoire de son pays comme l'un des présidents de facto les moins connus du grand public, choisi pour une parenthèse de moins d'un an à la tête d'une Argentine en proie à de profondes tensions politiques et sociales.
Pour comprendre l'ascension de Levingston au pouvoir, il faut revenir sur le contexte politique argentin des années 1960. En juin 1966, le général Juan Carlos Onganía prend le pouvoir à Buenos Aires par un coup d'État qu'il baptise pompeusement Révolution argentine. Ce régime militaire, fondé sur une idéologie autoritaire et anti-communiste, se caractérise par la suppression des partis politiques, la censure et une répression des mouvements syndicaux et étudiants. Pendant plusieurs années, Onganía dirige le pays d'une main de fer, mais son intransigeance finit par provoquer une résistance croissante.
La nomination de Levingston intervient dans ce contexte tendu. Le 18 juin 1970, la junte des commandants en chef des trois armes, Terre, Mer et Air, désigne cet officier de haut rang pour remplacer Onganía, qui vient d'être écarté du pouvoir. Le choix de Levingston surprend l'opinion publique : cet homme, qui était chef des renseignements devant l'État-major et avait exercé des fonctions de délégué argentin devant l'Organisation interaméricaine de défense ainsi que d'agrégé militaire à Washington, était pratiquement inconnu du grand public. Sa formation à l'École Militaire des Amériques contribuait à forger un profil d'officier technocrate plus que de personnage politique charismatique.
Levingston occupe la présidence de facto pendant une période très courte, du 18 juin 1970 au 22 mars 1971, soit moins d'un an. Pendant cette période, il tente de naviguer dans des eaux particulièrement agitées. D'un côté, il continue les politiques répressives héritées de son prédécesseur Onganía, maintenant l'interdiction des partis politiques et la surveillance des mouvements sociaux. De l'autre, il cherche à assouplir partiellement les rapports avec les formations politiques, notamment à la suite de la Hora del Pueblo, accord multipartite signé en novembre 1970 qui exige la tenue immédiate d'élections libres. Cette tension entre répression et ouverture conditionnelle traduit l'incapacité du régime à proposer une véritable alternative politique crédible.
L'événement qui précipite la chute de Levingston est le Viborazo, également connu sous le nom de second Cordobazo. Ce soulèvement populaire, qui se produit à Córdoba en mars 1971, est une réponse directe à la politique répressive du gouverneur provincial Camilo Uriburu contre les syndicats et les étudiants. La ville de Córdoba, déjà foyer d'un premier soulèvement majeur en 1969, le Cordobazo, devient à nouveau le symbole de la résistance populaire à la dictature militaire. Les affrontements de rue, d'une violence considérable, démontrent l'incapacité du gouvernement Levingston à maintenir l'ordre social et politique.
Face à cette déstabilisation, le général Alejandro Agustín Lanusse, commandant en chef de l'armée de terre et véritable homme fort du régime militaire, dépose Levingston le 22 mars 1971, après moins d'un an de présidence. Cet épisode illustre parfaitement les mécanismes internes de la junte militaire argentine, où le président de facto peut lui-même être renversé par ses propres pairs lorsque sa gestion est jugée insatisfaisante.
L'héritage de Roberto Marcelo Levingston est celui d'un interlude peu glorieux dans l'histoire politique argentine, marqué par la continuité des politiques antipopulaires et répressives, sans la rigueur idéologique d'Onganía ni l'habileté manœuvrière de Lanusse. Sa présidence illustre les contradictions fondamentales du régime militaire argentin : incapable de réprimer efficacement la contestation sociale, mais également incapable d'engager un vrai dialogue politique avec la société civile.
Roberto Marcelo Levingston est mort le 17 juin 2015, laissant derrière lui une page sombre de l'histoire politique argentine, celle d'un régime militaire autoritaire qui, en prétendant révolutionner le pays, n'a fait qu'approfondir ses fractures sociales et politiques.


