En ce mois de janvier 1120, le royaume de Jérusalem traverse une période de grandes épreuves. Depuis la brillante victoire de la première croisade et la prise de Jérusalem en 1099, les royaumes latins d'Orient n'ont cessé de lutter pour assurer leur survie dans un environnement hostile. Les calamités se succèdent : des nuées de sauterelles ont dévasté les récoltes, la famine frappe les populations, et plusieurs défaites militaires ont affaibli le prestige du royaume. Dans ce contexte de crise profonde, les dirigeants religieux et civils estiment que la colère divine s'est abattue sur Terre sainte en punition des péchés de ses habitants francs.
C'est dans cette atmosphère de pénitence collective et de recherche de réformes morales que s'ouvre, le 16 janvier 1120, le concile de Naplouse. L'assemblée se tient dans cette ville de la Samarie sous la présidence conjointe du roi Baudouin II et du patriarche latin de Jérusalem, Gormond de Picquigny. À leurs côtés siègent de nombreux prélats et seigneurs du royaume, parmi lesquels l'archevêque de Césarée Evremar de Thérouanne, l'abbé Gildon de Sainte-Marie de la vallée de Josaphat, Eustache Grenier, seigneur de Césarée et prince de Sidon, ainsi que Guillaume Ier de Bures, prince de Galilée et de Tibérias. La réunion de tels personnages témoigne de l'importance capitale que l'on attribue à cette assemblée.
Le concile publie vingt-cinq canons couvrant un éventail remarquablement large de questions morales, disciplinaires et institutionnelles. Les trois premiers établissent ou rappellent le concordat entre pouvoirs civils et religieux, en précisant notamment les droits de l'Église sur la perception des dîmes, une question toujours délicate dans les sociétés médiévales où l'autorité temporelle et spirituelle se disputent parfois les mêmes ressources.
La plus grande partie des canons, du quatrième au dix-neuvième, est consacrée aux délits sexuels et conjugaux, ce qui révèle les préoccupations profondes des réformateurs quant aux mœurs de la société franque en Orient. L'adultère est traité dans les canons quatre à six avec une sévérité exemplaire. Le cinquième canon, en particulier, frappe par sa rigueur : les hommes convaincus d'adultère sont condamnés à la castration et à l'expulsion du royaume, tandis que les femmes adultères subissent la rhinotomie, c'est-à-dire l'ablation du nez, une mutilation visible destinée à les marquer publiquement et à les mettre au ban de la société. Le canon septième traite du proxénétisme, et le huitième frappe de mort au bûcher les sodomites adultes, révélant un degré de sévérité qui reflète les normes morales et religieuses de l'époque médiévale.
Particulièrement révélateurs des tensions sociales propres à ces royaumes latins installés au milieu de populations musulmanes sont les canons douze à quinze, qui prohibent les relations sexuelles entre Francs et Sarrasins. Ces dispositions témoignent de la volonté des élites croisées de maintenir une frontière sociale et culturelle stricte entre les colonisateurs venus d'Occident et les populations locales, tout en révélant implicitement que de telles relations existaient et n'étaient pas rares. Les canons dix-sept à dix-neuf s'attaquent à la bigamie, autre sujet de préoccupation morale dans un contexte où les mariages, unions et remariages se multipliaient dans une société en guerre permanente.
Les six derniers canons abordent des sujets plus variés. Les vingtième et vingt et unième concernent les clercs qui prendraient les armes ou abandonneraient leur état ecclésiastique, phénomène non négligeable dans un royaume en état de guerre permanent où la frontière entre prêtres et guerriers tendait parfois à s'estomper. Le vingt-deuxième canon punit les fausses accusations, et les suivants définissent les peines applicables au vol selon ses différentes modalités.
Mais ce qui confère au concile de Naplouse une place particulière dans l'histoire des croisades, c'est une décision qui allait engendrer l'une des institutions les plus célèbres du Moyen Âge. C'est lors de cette assemblée que fut officiellement entérinée la création d'une nouvelle milice religieuse et militaire : les Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon, désignés en latin sous le nom de pauperes commilitones Christi Templique Solomonici. Fondée par Hugues de Payns et quelques compagnons, cette confrérie de chevaliers avait pour mission initiale de protéger les pèlerins qui affluaient de toute l'Europe occidentale depuis la reconquête de Jérusalem, rendant particulièrement périlleuses les routes traversées par des bandes de brigands et d'ennemis.
La milice reçoit des locaux dans l'ancienne mosquée al-Aqsa, construite sur ce que les croisés identifiaient comme l'emplacement du Temple de Salomon, ce qui lui vaut son nom définitif. Neuf ans après Naplouse, lors du concile de Troyes en 1129, cette milice sera officiellement constituée en ordre religieux et militaire, l'Ordre du Temple, ou Ordre des Templiers, reconnu et soutenu par la papauté sous la règle rédigée avec l'aide de saint Bernard de Clairvaux.
Le concile de Naplouse s'inscrit ainsi à une place singulière dans l'histoire médiévale. Il illustre la façon dont les croisés, confrontés à l'adversité, cherchaient dans la réforme morale et religieuse une réponse aux difficultés militaires et politiques. En adoptant ces vingt-cinq canons et en entérinant la naissance de ce qui allait devenir l'Ordre des Templiers, les pères du concile ont légué à la postérité deux héritages de nature bien différente : un code moral sévère révélateur des mentalités médiévales, et les germes d'une institution chevaleresque qui traverserait les siècles jusqu'à nourrir encore aujourd'hui l'imaginaire occidental.