Au cours des dernières décennies du seizième siècle, l'Angleterre rêvait d'établir sa propre présence sur le continent américain, jusqu'alors dominé par les puissances espagnole et portugaise. C'est dans ce contexte de rivalité coloniale que naquit le projet audacieux de la colonie de Roanoke, première tentative d'établissement anglais permanent sur le sol américain. Ce projet allait se terminer par l'un des plus grands mystères de l'histoire coloniale : la disparition inexpliquée de plus d'une centaine de personnes, sans laisser de trace définitive.
Tout commença après l'échec de Humphrey Gilbert, qui avait tenté sans succès de s'emparer de Terre-Neuve en 1583. Son demi-frère, Walter Raleigh, favori de la reine Élisabeth Ire et passionné par les récits de Bartolomé de Las Casas sur les possessions espagnoles, obtint le 25 mars 1584 une charte royale pour tenter de s'implanter au nord de la Floride espagnole. Raleigh envoya d'abord une expédition de reconnaissance commandée par les capitaines Philip Amadas et Arthur Barlowe. Le 5 juillet 1584, leur flottille jeta l'ancre près de l'île Roanoke, une île de l'archipel côtier des Outer Banks en Caroline du Nord actuelle. Les capitaines estimèrent la taille de l'île à environ trente kilomètres de longueur et dix kilomètres de largeur. Séduits par l'abondance de la région, ses cèdres, ses muscadines et ses richesses en poisson, ils ramenèrent en Angleterre deux Amérindiens algonquiens de la tribu des Powhatans, ainsi qu'un rapport enthousiaste sur la contrée. Raleigh baptisa cette terre Virginie, en hommage à Élisabeth Ire, la Reine-Vierge.
Fort de ces informations encourageantes, Raleigh organisa dès l'année suivante une véritable expédition de colonisation. En avril 1585, une flottille de sept navires commandée par Richard Grenville quitta Plymouth avec six cents hommes à bord. Après une escale à Porto Rico, les Anglais atteignirent la Caroline du Nord en juin. Grenville fit construire un fort avant de repartir pour l'Angleterre, laissant sur place une centaine d'hommes sous la direction de Ralph Lane. Ces premiers colons explorèrent activement la région, remontant vers le nord à la recherche de mines précieuses ou d'un passage vers le Pacifique. Leur plus importante découverte géographique fut la baie de Chesapeake. L'hiver 1585-1586 vit cependant les relations avec les Amérindiens locaux se dégrader rapidement : les autochtones, ayant épuisé leurs propres réserves alimentaires, ne pouvaient plus fournir de nourriture aux colons. Craignant une attaque générale, Lane décida en juin 1586 de frapper le premier et d'attaquer les villages amérindiens. Peu après, Francis Drake arriva avec des vivres, et Lane décida de rentrer en Angleterre avec tous ses hommes.
Quand Grenville revint en juillet 1586 avec des renforts, il trouva la colonie abandonnée. Refusant de laisser le terrain, il laissa néanmoins une quinzaine d'hommes en place, face à une population amérindienne devenue ouvertement hostile. Cette première aventure permit cependant à Thomas Harriot de rédiger une étude détaillée du pays et de la langue des Algonquiens, et au graveur John White de réaliser les premières illustrations de la vie des Indiens d'Amérique du Nord. Les colons rapportèrent en Angleterre la connaissance du tabac et du sassafras, deux plantes aux vertus alors jugées médicinales.
En 1587, Raleigh lança une troisième expédition, d'une nature différente. L'objectif n'était plus d'établir une base militaire, mais de fonder une véritable colonie de peuplement. Les cent dix colons qui embarquèrent en mai comptaient parmi eux dix-huit femmes et des familles entières, essentiellement des fermiers et des artisans. John White, qui avait participé à la première colonie, fut nommé gouverneur de la future communauté. Leur mission était de retrouver les quinze hommes laissés par Grenville et de s'établir dans la baie de Chesapeake, jugée plus propice que Roanoke. À leur arrivée, ils ne trouvèrent qu'un squelette, les quinze hommes ayant été tués ou dispersés par les Amérindiens hostiles.
Les colons s'installèrent néanmoins sur l'île Roanoke. Le 18 août 1587, une certaine Virginia Dare y devint le premier enfant de parents anglais né sur le sol américain. Mais la situation était préoccupante : les provisions s'amenuisaient et les relations avec les Amérindiens restaient tendues. La colonie demanda à son gouverneur, John White, de retourner en Angleterre chercher de l'aide. White repartit à contre-cœur, laissant derrière lui sa fille et sa petite-fille. Il ne savait pas que ce serait la dernière fois qu'il les verrait.
La guerre contre l'Espagne mobilisa entièrement les ressources navales anglaises, et White ne put revenir que trois ans plus tard, en 1590. Ce qu'il trouva en arrivant sur l'île de Roanoke le laissa sans voix : la colonie était vide. Aucun signe de combat ou de violence. Les structures avaient été soigneusement démontées. Sur un poteau de palissade, un seul mot avait été gravé : CROATOAN, le nom d'une île voisine et d'une tribu amérindienne de la région. À proximité, on pouvait également lire les lettres CRO sculptées dans un arbre. White avait convenu avec les colons avant son départ que s'ils devaient déménager, ils graverait leur destination, et s'ils étaient en danger, ils ajouteraient une croix maltaise. Il n'y avait aucune croix.
Des tempêtes empêchèrent White de se rendre sur l'île de Croatoan pour chercher les colons. Il repartit pour l'Angleterre sans avoir pu percer le mystère. Depuis lors, de nombreuses théories ont été proposées : intégration pacifique dans une tribu amérindienne, massacre par des Amérindiens hostiles, famine ou maladie, tentative de rejoindre la baie de Chesapeake. Des fouilles archéologiques menées aux vingtième et vingt et unième siècles ont mis au jour des artefacts suggérant une présence anglaise sur plusieurs sites, mais aucune réponse définitive n'a émergé. La Colonie perdue de Roanoke demeure l'une des énigmes les plus tenaces de l'histoire de l'Amérique.