Le quatre décembre 1872, par une journée grise et froide dans les eaux au large des Açores, l'équipage du brick-goélette britannique Dei Gratia fit une découverte qui allait hanter l'imagination de plusieurs générations de marins et d'historiens. Dérivanx légèrement, gréement en partie endommagé et une partie de sa cale inondée, un navire semblait abandonné au gré des vagues. En s'approchant, ils réalisèrent que l'embarcation était la Mary Celeste, un brick-goélette américain qui avait quitté New York un mois plus tôt. À bord : personne. L'équipage entier avait disparu sans laisser d'explication satisfaisante.
L'histoire de la Mary Celeste commença bien avant ce jour fatidique. Sa quille fut posée à la fin de l'année 1860 dans le chantier naval de Joshua Dewis à Spencer's Island, sur la côte de la baie de Fundy en Nouvelle-Écosse. Baptisé Amazon lors de son lancement le 18 mai 1861, le navire fut enregistré à Parrsboro le 10 juin de la même année. Ses dimensions étaient modestes mais fonctionnelles : trente virgule trois mètres de longueur, six virgule neuf mètres de largeur et trois virgule six mètres de tirant d'eau, pour un tonnage de cent quatre-vingt-dix-huit virgule quarante-deux tonneaux. Le navire appartenait initialement à un consortium de neuf personnes présidé par un certain Lewis, et Robert McLellan en fut le premier capitaine.
Dès son premier voyage en juin 1861, l'Amazon sembla frappé par une sorte de malchance. Après avoir embarqué une cargaison de bois à Five Islands pour la livrer à Londres, le capitaine McLellan tomba malade peu après l'appareillage et mourut le 19 juin. Son successeur, John Nutting Parker, connut lui aussi des déboires : le navire percuta des équipements de pêche au large de la ville d'Eastport dans le Maine, et heurta un autre navire dans la Manche à la sortie de Londres. Pendant deux années, Parker navigua principalement dans les Antilles. L'Amazon traversa l'Atlantique en novembre 1861 et fit escale en France, où à Marseille, un artiste inconnu, peut-être Honoré de Pellegrin, en fit une peinture. Parker quitta le commandement en 1863, laissant la place à William Thompson jusqu'en 1867. En octobre 1867, une violente tempête échoua le navire sur l'île du Cap-Breton, et ses propriétaires l'abandonnèrent comme épave. L'Amazon fut racheté pour une bouchée de pain par Alexander McBean de Glace Bay, qui le revendit rapidement, avant qu'il ne soit acquis en novembre 1868 par Richard W. Haines, un marin de New York, qui le fit entièrement rénover et le rebaptisa Mary Celeste.
En novembre 1872, sous le commandement du capitaine Benjamin Briggs, la Mary Celeste quitta New York à destination de Gênes en Italie, chargée d'une cargaison d'alcool dénaturé. À bord se trouvaient sept membres d'équipage, la femme du capitaine et leur fillette de deux ans. Le Dei Gratia, commandé par le capitaine David Morehouse, un ami de Briggs, quitta New York quelques jours plus tard avec la même destination. Quand les hommes du Dei Gratia montèrent à bord de la Mary Celeste abandonnée le 4 décembre, ils trouvèrent une scène déconcertante. La cargaison était pratiquement intacte. Les effets personnels de l'équipage et les provisions semblaient en place. Les cabines étaient en ordre. Mais la yole de sauvetage avait disparu, la pompe de cale était démontée et les sondes de profondeur traînaient sur le pont. Le dernier relevé de navigation consigné dans le journal de bord datait du 25 novembre.
Le tribunal maritime de Gibraltar, devant lequel le Dei Gratia et la Mary Celeste furent conduits, étudia pendant plusieurs semaines les explications possibles. Une tentative d'escroquerie à l'assurance, une mutinerie de l'équipage, un acte de piraterie : aucune de ces hypothèses ne put être formellement prouvée. Le tribunal octroya finalement une prime de sauvetage réduite à l'équipage du Dei Gratia, ce qui laissa supposer que les juges nourrissaient quelques soupçons sur une éventuelle complicité, sans pouvoir en apporter la preuve.
Après ces audiences, la Mary Celeste fut rachetée, changea plusieurs fois de propriétaire et continua à naviguer. Mais elle ne se défit jamais de sa réputation de navire maudit. Son histoire prit une nouvelle dimension en 1884, quand un jeune écrivain nommé Arthur Conan Doyle publia une nouvelle intitulée « J. Habakuk Jephson's Statement », qui romançait librement les événements en les transformant en récit d'aventures. La confusion entre fiction et réalité qui s'ensuivit contribua à obscurcir la vérité des faits. Le destin final de la Mary Celeste fut à la hauteur de sa réputation : en 1885, son capitaine de l'époque l'échoua délibérément sur un récif de la côte haïtienne, dans ce qui fut identifié comme une tentative de fraude à l'assurance.
Parmi les théories les plus sérieuses avancées par les historiens maritimes pour expliquer l'abandon du navire figure la crainte d'une explosion de la cargaison d'alcool dénaturé. Des vapeurs d'alcool auraient pu s'accumuler dans la cale, provoquant une détonation ou la menace d'une détonation, ce qui aurait poussé le capitaine à ordonner l'évacuation précipitée du navire par mesure de précaution, avec l'intention d'y retourner une fois le danger écarté. Le câble qui reliait la yole au navire aurait pu se rompre, laissant l'équipage dériver, puis périr en mer. Cette hypothèse, bien que séduisante, reste invérifiable. La Mary Celeste demeure le vaisseau fantôme le plus célèbre de l'histoire maritime mondiale.
