Gabrielle Chasnel naît le 19 août 1883 à l'hospice de Saumur, tenu par les sœurs de la Providence, dans une anonymité qui contraste violemment avec la renommée mondiale qu'elle connaîtra des décennies plus tard. Issue d'une lignée de marchands forains cévenols originaires de Ponteils-et-Brésis, près d'Alès, elle est la deuxième enfant d'Henri-Albert Chasnel, camelot de vingt-six ans originaire de Nîmes, et d'Eugénie Jeanne Devolle, couturière de dix-neuf ans native de Courpière dans le Puy-de-Dôme. Née hors mariage, elle sera légitimée par l'union de ses parents, célébrée le 17 novembre 1884, un an après sa venue au monde.
L'enfance de Gabrielle est marquée par la précarité et le malheur. Sa mère, épuisée par des grossesses successives, la tuberculose et les dures conditions de travail sur les marchés parisiens dans le froid, meurt le 6 février 1895 à Brive-la-Gaillarde, à l'âge de trente et un ans. Gabrielle n'a alors que douze ans. Son père, homme aigri et souvent absent, incapable d'assumer seul la charge de ses enfants, place la jeune fille et ses sœurs à l'orphelinat de l'abbaye cistercienne d'Aubazine en Corrèze. Les deux garçons, Alphonse et Lucien, seraient confiés à l'Assistance publique pour être placés comme domestiques dans des familles de cultivateurs.
Les années passées dans l'austérité de l'abbaye d'Aubazine laissent une empreinte indélébile sur le caractère et la sensibilité esthétique de Gabrielle. L'architecture sobre et géométrique du lieu, les couleurs neutres des habits des sœurs et des pensionnaires — le noir, le blanc, le beige des murs —, la liberté de mouvement que permettent des vêtements dépouillés : tout cela nourrit une vision du vêtement que la future couturière développera en une philosophie cohérente et révolutionnaire. Selon certains, elle aurait même trouvé dans les vitraux de l'abbatiale, avec leurs entrelacs de lettres, l'inspiration du célèbre double C de son logo, même si cette anecdote reste difficile à vérifier avec certitude. Ce séjour à Aubazine n'est d'ailleurs pas établi avec une absolue certitude : un ouvrage de 2016 montre qu'au printemps 1896, à treize ans, Gabrielle vit à Thiers chez une cousine germaine de sa mère, exerçant comme bonne d'enfants.
Après l'orphelinat, Gabrielle poursuit sa formation et sa vie à Moulins, où elle travaille dans une boutique de couture tout en s'initiant au cabaret. C'est dans ce contexte qu'elle acquiert son surnom légendaire de « Coco », peut-être issu d'une chanson qu'elle interprétait avec un certain succès dans les cafés-concerts de la région. Ces années de jeunesse difficile forgent en elle une résilience et une volonté de fer, mais aussi une tendance à réécrire son histoire personnelle, à broder une biographie plus romanesque que la réalité ne le permettait. Elle s'invente un père aventurier parti faire fortune à New York, dissimulant soigneusement ses origines populaires derrière un récit plus flatteur.
C'est à Paris, grâce à ses relations avec Arthur Capel, dit Boy, homme d'affaires britannique dont elle est sincèrement amoureuse et qui finance ses premières entreprises, que Gabrielle Chanel lance sa carrière de modiste. Elle ouvre une première boutique en 1910 au 21 rue Cambon, dans le premier arrondissement parisien, se spécialisant dans la création de chapeaux. Son style immédiatement reconnaissable, fondé sur la simplicité et l'élégance épurée plutôt que sur l'ostentation, tranche radicalement avec la mode corsetée et chargée de l'époque. Ses clientes, d'abord quelques amies et connaissances du milieu aisé, contribuent à faire connaître ses créations.
Au cours des années 1910 et 1920, Chanel révolutionne la mode féminine avec une série d'innovations qui changent durablement la façon dont les femmes s'habillent. Elle popularise l'usage du jersey, tissu jusque-là réservé aux sous-vêtements masculins, pour des tenues féminines confortables et élégantes. Elle libère les femmes du corset, leur permettant de respirer, de bouger et d'exister autrement que comme objets décoratifs. Elle impose le noir comme couleur chic — avec sa fameuse petite robe noire — là où le deuil et la tristesse l'avaient jusqu'alors monopolisé. En 1921, elle crée le Chanel N°5, un parfum révolutionnaire composé par Ernest Beaux, qui deviendra l'un des parfums les plus vendus au monde et contribuera de façon décisive à la construction de l'empire commercial Chanel.
Pendant l'Occupation allemande de 1940 à 1944, Chanel traverse une période controversée qui ternit durablement sa réputation. Elle vit à l'hôtel Ritz de Paris, fréquente des officiers allemands et entretient une relation avec Hans Günther von Dincklage, agent de renseignement allemand. Ces fréquentations, ajoutées à des tentatives d'utiliser la législation antisémite pour récupérer le contrôle de sa société de parfums aux dépens de ses associés juifs, font d'elle une figure moralement compromise aux yeux d'une partie de l'opinion. Arrêtée brièvement à la Libération, elle bénéficie d'une relative indulgence et part s'exiler en Suisse pendant plusieurs années.
Elle revient à la mode en 1954, à l'âge de soixante-dix ans, lançant une nouvelle collection qui réaffirme sa vision du vêtement féminin face aux constructions théâtrales du New Look de Christian Dior. Ce retour triomphal en France, salué par la presse internationale, confirme son statut d'icône de la mode mondiale. Gabrielle Chanel meurt le 10 janvier 1971 à l'hôtel Ritz de Paris, laissant derrière elle un empire de la mode et une vision esthétique qui continue d'influencer le monde de la création des décennies après sa disparition. La maison Chanel, poursuivant l'héritage de sa fondatrice sous la direction de Karl Lagerfeld puis de Virginie Viard, reste aujourd'hui l'une des maisons de couture les plus prestigieuses et les plus rentables du monde.