Peu de conflits du vingtième siècle ont autant marqué les consciences, divisé les opinions et pesé sur l'histoire d'une grande puissance que la guerre du Vietnam. Ce conflit, qui dévasta la péninsule indochinoise de 1955 à 1975, illustra les limites de la puissance militaire la plus considérable du monde face à une guérilla déterminée, bénéficiant du soutien de sa population et animée d'une idéologie nationaliste aussi bien que communiste.
Les racines de cette guerre plongent dans l'histoire coloniale et dans la défaite française. À la suite de la guerre d'Indochine, la bataille de Diên Biên Phu du 7 mai 1954 vit le Việt Minh communiste d'Hô Chi Minh infliger à l'armée française une défaite militaire décisive. Les accords de Genève qui en découlèrent divisèrent le Vietnam en deux entités séparées par une zone démilitarisée au niveau du 17e parallèle nord. Au nord, la République démocratique du Vietnam — un régime communiste fondé par Hô Chi Minh en septembre 1945 et soutenu depuis l'automne 1950 par la République populaire de Chine — consolidait son pouvoir. Au sud, un régime non communiste, instable et de plus en plus autoritaire, cherchait à s'imposer face à une insurrection intérieure croissante.
C'est pour soutenir ce Sud Vietnam fragilisé que les États-Unis s'engagèrent progressivement dans le conflit. Le 1er novembre 1955 — date que le gouvernement américain allait plus tard retenir comme point de départ officiel de sa participation à la guerre — le premier groupe de conseillers militaires américains s'installait au Vietnam du Sud. Durant les années suivantes, l'engagement demeura limité en hommes mais croissant en matériels et en influence politique. La situation sur le terrain se dégradait cependant inexorablement, l'insurrection du Việt Cộng — les combattants communistes du Sud — gagnant des territoires et des soutiens populaires.
Le basculement vers une guerre ouverte fut formellement enclenché par la résolution du golfe du Tonkin, adoptée par le Congrès américain en août 1964 à la suite d'incidents navals en mer de Chine méridionale. Cette résolution donna au président Johnson les pouvoirs nécessaires pour engager les forces américaines sans déclaration de guerre formelle. Dès 1965, les États-Unis intervenaient massivement : le corps expéditionnaire américain allait culminer à plus de cinq cent mille hommes en 1969, principalement des conscrits arrachés à leur vie civile par la conscription.
La stratégie américaine reposait sur une combinaison de contre-insurrection au sol et de bombardements aériens massifs sur le Nord Vietnam. L'opération Rolling Thunder, conduite de mars 1965 à novembre 1968, déversa sur le Vietnam du Nord des quantités de bombes supérieures à celles utilisées durant toute la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique. Ces bombardements d'une intensité inouïe ne parvinrent cependant pas à briser la volonté ni la capacité militaire du Nord Vietnam. Les pistes d'approvisionnement qui traversaient le territoire du Laos — en guerre civile depuis 1959 — et du Cambodge continuaient d'acheminer hommes et matériels vers le Sud.
L'offensive du Tết de janvier 1968 constitua le tournant psychologique du conflit. Les forces du Việt Cộng, appuyées par l'armée nord-vietnamienne, lancèrent une attaque simultanée contre des dizaines de villes et de villages du Sud Vietnam, y compris Saïgon et l'ambassade américaine. Militairement, l'offensive fut repoussée avec de lourdes pertes pour les assaillants. Mais politiquement, elle était dévastatrice pour les États-Unis : elle démontrait que les assertions optimistes des généraux américains sur l'imminence de la victoire étaient sans fondement. L'opinion publique américaine, déjà ébranlée par les images de la guerre diffusées chaque soir à la télévision, bascula massivement contre l'engagement militaire.
La présidence Nixon inaugura une politique de vietnamisation du conflit, transférant progressivement les combats aux forces armées sud-vietnamiennes tout en retirant les soldats américains. Des négociations diplomatiques s'ouvrirent à Paris. Les accords de Paris de janvier 1973 consacrèrent le retrait militaire américain, tout en laissant le Sud Vietnam face à une menace qu'il ne pouvait contenir seul. La grande offensive nord-vietnamienne de 1975 balaya rapidement les défenses du Sud. La chute de Saïgon, le 30 avril 1975, clôtura vingt ans de guerre dans des scènes de chaos et d'évacuation précipitée qui restèrent gravées dans les mémoires.
Le Vietnam fut officiellement réunifié en 1976 sous le nom de République socialiste du Vietnam. Le conflit avait coûté la vie à plusieurs millions de Vietnamiens, des deux côtés du 17e parallèle, ainsi qu'à plus de cinquante-huit mille soldats américains. Le Cambodge et le Laos voisins basculèrent eux aussi dans le camp communiste, bien que le Cambodge connaisse l'horreur sans nom du régime Khmer rouge.
Les conséquences de cette guerre sur les États-Unis furent profondes et durables. Le syndrome du Vietnam — la méfiance envers toute intervention militaire extérieure — pesa sur la politique étrangère américaine pendant des décennies. L'armée de conscrits fut remplacée par une armée de métier. Le Congrès adopta la War Powers Resolution pour limiter les pouvoirs de guerre du président. Et une génération entière porta les cicatrices physiques et psychologiques d'un conflit que beaucoup jugeaient injuste et injustifié. La guerre du Vietnam reste l'une des grandes leçons — et l'une des grandes blessures — de l'histoire américaine contemporaine.
