Dans l'histoire des guerres coloniales britanniques, peu d'épisodes sont aussi dramatiques et aussi chargés de symbolisme que la retraite de Kaboul de janvier 1842. Sur les quelque seize mille personnes qui quittèrent la capitale afghane sous la protection d'un accord de sauf-conduit, une seule parvint vivante à atteindre le refuge de Jalalabad. Cet homme s'appelait William Brydon, et son arrivée épuisée aux portes de la ville allait marquer durablement les esprits britanniques.
Le docteur William Brydon naquit le 10 octobre 1811 et mourut le 20 mars 1873. Sa carrière militaire le conduisit à servir comme assistant chirurgien dans l'armée de la Compagnie anglaise des Indes orientales, la puissante organisation commerciale et militaire qui administrait de facto les territoires britanniques en Asie du Sud. Brydon participait et survécut à plusieurs campagnes militaires anglaises, montrant lors de ces engagements une résistance et une capacité de survie remarquables.
Le contexte de l'épisode qui immortalisa son nom était celui de la première guerre anglo-afghane, ce conflit que la Grande-Bretagne déclencha en 1839 pour contrer l'influence russe en Afghanistan dans le cadre du Grand Jeu, la rivalité stratégique entre les deux empires pour la domination de l'Asie centrale. Les forces britanniques et leurs alliés indiens occupèrent Kaboul et y installèrent un émir fantoche, Shah Shuja, à la place du souverain légitime Dost Mohammad. Mais l'occupation suscita une résistance croissante parmi la population afghane, et en novembre 1841, une insurrection éclata à Kaboul, tuant notamment le commandant politique britannique Sir Alexander Burnes.
Face à la situation qui se dégradait rapidement, le commandant britannique le général William Elphinstone, un officier malade et indécis, négocia un accord de retrait avec les chefs afghans. En janvier 1842, une colonne de quelque seize mille personnes, combattants et civils confondus, quitta Kaboul en direction de Jalalabad à travers les cols enneigés de l'Hindu Kush. Dès les premiers jours, les attaques afghanes se multiplièrent. La colonne, prise dans les défilés, exposée au froid glacial et aux tirs incessants des guerriers afghans perchés sur les hauteurs, fut progressivement détruite.
La quasi-totalité de la colonne fut anéantie dans les cols et sur les routes qui menaient à l'est. La bataille de Gandamak, en janvier 1842, vit les derniers survivants britanniques résister jusqu'au bout. William Brydon est célèbre pour avoir participé à cette tragique retraite et pour en être le seul Britannique à s'échapper vivant. D'autres soldats survécurent à la bataille de Gandamak, dont le capitaine Thomas Souter, mais ils furent faits prisonniers par les Afghans. Brydon, lui, parvint à fuir.
Gravement blessé et totalement déshydraté, Brydon enfourcha un cheval lui-même légèrement blessé et fendit l'air vers l'est, en direction de Jalalabad, qui demeurait sous contrôle britannique. La garnison qui y était retranchée, commandée par le général Robert Sale, avait envoyé des éclaireurs pour tenter de recueillir des informations sur le sort de la colonne. Lorsque Brydon apparut enfin au loin, seul et chancelant sur sa monture épuisée, les soldats comprirent avec horreur ce que signifiait cette arrivée solitaire. Brydon se présenta aux portes de la ville où il fut accueilli par le gouverneur anglais. Son récit, hallucinant, fit l'effet d'un coup de tonnerre.
L'image de cet unique survivant s'avançant seul vers les portes de Jalalabad entra immédiatement dans la légende. Le peintre Elizabeth Butler immortalisa la scène en 1879 dans une toile intitulée Remnants of an Army, qui montre Brydon et son cheval épuisé approchant des murs de Jalalabad, symbole poignant d'une catastrophe militaire sans précédent dans les annales de l'empire britannique. Cette toile, exposée à la Tate Britain à Londres, demeure l'une des œuvres les plus connues illustrant les guerres coloniales de l'ère victorienne.
Horrifiés par le récit de Brydon et par l'ampleur du désastre, les Britanniques hésitèrent longuement avant de s'aventurer à nouveau en Afghanistan. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle qu'ils déclenchèrent la deuxième guerre anglo-afghane, qu'ils remportèrent cette fois, établissant un protectorat sur les affaires étrangères afghanes tout en laissant le pays gouverner ses affaires intérieures. La leçon afghane de 1842, incarnée par la silhouette solitaire de William Brydon, avait cependant gravé dans les mémoires une vérité que de nombreux conquérants apprendraient à leurs dépens dans ce pays : l'Afghanistan résiste aux occupants.
Quant à William Brydon lui-même, sa survie fut suivie d'une longue carrière militaire. Il participa notamment à la défense de Lucknow lors de la révolte des Cipayes en 1857, autre épisode dramatique de l'histoire coloniale britannique, confirmant sa réputation d'homme capable de traverser les situations les plus périlleuses. Dans la culture populaire, son rôle a été interprété par l'acteur Alexander Owen dans l'épisode intitulé Une fille de soldat de la deuxième saison de la série télévisée Victoria, diffusée en 2017, perpétuant la mémoire d'un homme dont la survie reste l'un des épisodes les plus extraordinaires de l'histoire militaire britannique.

