Le titre de sultan, dont l'étymologie arabe سلطان remonte au mot signifiant « autorité », « domination » ou « souveraineté », est l'un des titres de pouvoir les plus chargés d'histoire dans le monde islamique. Porté par des monarques musulmans depuis l'an 1000 environ, ce terme, simple dans sa forme, résume des siècles de transformations politiques, de déplacements dynastiques et d'évolutions dans la conception même du pouvoir légitime en terre d'islam. Un territoire gouverné par un sultan porte le nom de sultanat, tandis que l'épouse ou concubine du sultan, voire un sultan féminin, est désignée par le terme sultane.
Pour comprendre l'émergence de ce titre, il faut remonter aux turbulences qui secouèrent le monde islamique autour de l'an 900. À cette époque, le califat abbasside, jadis puissant centre d'un empire s'étendant de l'Espagne aux frontières de la Chine, se trouvait considérablement affaibli. Plusieurs gouverneurs de provinces s'étaient transformés en souverains héréditaires, se parant du titre d'émir, mot désignant un commandant militaire ou un gouverneur. D'autres émirs plus modestes contrôlaient des territoires encore plus restreints, une ville ou quelques localités rurales.
La situation se dégrada davantage aux environs de l'an 940, lorsque la guerre civile mit à genoux ce qui restait de l'autorité centrale abbasside. Ce fut la dynastie des Bouyides qui sauva provisoirement les califes de Bagdad, en rétablissant un semblant d'ordre dans les provinces centrales correspondant approximativement aux territoires actuels de l'Irak et de l'Iran. Le plus jeune des trois frères bouyides, Ahmad ibn Bouway, s'empara de Bagdad en 945 et reçut du calife abbasside le titre d'« amîr al-oumarâ' », soit « émir des émirs », souvent traduit par « grand émir ». Cette situation paradoxale où les califes, maîtres spirituels théoriques du monde islamique, se trouvaient sous la tutelle de leurs propres protecteurs militaires, allait durer plusieurs décennies.
C'est dans ce contexte d'affaiblissement du califat que le titre de sultan fit son apparition officielle. Mahmoud de Ghazni, chef turkmène qui gouverna de 996 à 1030 à la tête d'un Empire ghaznévide plus vaste que celui des Bouyides, se trouva devant un dilemme de protocole politique. Il ne reconnaissait pas la supériorité des Bouyides, mais ne voulait pas non plus disputer la place du calife. Il choisit donc un titre nouveau, intermédiaire : sultan. Ce faisant, il introduisait dans le vocabulaire politique islamique un mot qui allait traverser les siècles.
La fin du règne de Mahmoud de Ghazni fut troublée par la révolte des Seldjoukides dans ses territoires. Ces derniers, menés par Toghrul-Beg, s'emparèrent d'une grande partie de l'Empire ghaznévide en 1040, puis s'avancèrent vers l'ouest, annexant l'Empire bouyide et mettant fin à cette puissante dynastie d'émirs des émirs. Portant eux-mêmes le titre de sultan, Toghrul-Beg et ses successeurs devinrent les nouveaux protecteurs des califes abbassides, reproduisant sur une plus grande échelle le schéma précédent.
L'unité de l'Empire seldjoukide ne dura guère. Il éclata en plusieurs sultanats distincts, dont les Seldjoukides de Roum qui régnèrent de 1077 à 1307 en Anatolie, et les Seldjoukides d'Hamadan qui tinrent le pouvoir de 1118 à 1194 en Perse. Chacun de ces États perpétuait le titre de sultan comme signe de légitimité islamique et de pouvoir temporel.
Parmi les sultans qui laissèrent la marque la plus forte dans la mémoire occidentale figure Saladin, fondateur en 1169 de la dynastie ayyoubide. Commandant plusieurs émirs et recevant nominalement des ordres du calife de Bagdad, Saladin règna d'Égypte jusqu'en Syrie sous le titre de sultan d'Égypte. Sa réputation de guerrier chevaleresque, construite notamment lors des croisades, en fit l'un des sultans les plus célèbres en Europe médiévale. Au Maghreb, les souverains des dynasties Hafsides, Mérinides et Zianides portèrent également le titre de sultan, témoignant de sa diffusion à travers l'ensemble du monde islamique, de l'Afrique de l'Ouest jusqu'en Indonésie.
Le cas des sultans ottomans mérite une attention particulière. À partir de 1517, après la conquête de l'Égypte mamelouke et le transfert symbolique du califat à Constantinople, les sultans ottomans portèrent souvent à la fois le titre de sultan et celui de calife, concentrant ainsi dans une seule personne le pouvoir temporel et la légitimité spirituelle du monde sunnite. Cette double investiture fit de la Sublime Porte un acteur central non seulement des équilibres politiques européens et moyen-orientaux, mais aussi de la vie religieuse de millions de musulmans.
L'histoire du sultanat ne se résume pas aux seuls hommes. La première sultane connue à avoir gouverné en son propre nom fut Razia, qui régna sur le sultanat de Delhi de 1236 à 1240. Elle demanda explicitement à être appelée « sultan » et non « sultane », arguant que ce dernier terme était réservé aux épouses et concubines du sultan. Elle fit établir des écoles, des académies, des centres de recherche et des bibliothèques publiques, prouvant que le titre de sultan pouvait s'exercer sans distinction de genre.
Chajar ad-Durr, veuve du sultan ayyoubide d'Égypte Malik al-Salih Ayyoub, exerça elle aussi le pouvoir suprême de 1250 à 1257, initialement associée à son nouvel époux Al-Muizz Izz ad-Dîn Aybak, premier sultan mamelouk. Son destin tragique, marqué par l'assassinat de son époux et sa propre mort violente, illustre la fragilité du pouvoir féminin dans des structures politiques profondément patriarcales.
Maîtrisant plusieurs langues dont l'arabe, le kannada, le marathi, le persan et le turc, Chand Sultana, plus connue sous le nom de Chand Bibi, exerça la régence au nom de son époux, incarnant un autre visage du pouvoir au féminin dans l'univers des sultanats indiens. Ces exemples multiples témoignent de la plasticité d'un titre qui, tout en étant fondamentalement associé à une figure masculine de commandement militaire et de gouvernement, put s'adapter à des contextes et des personnalités très différents au fil des siècles.
