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Révolte du vaccin

La révolte du vaccin (Revolta da Vacina en portugais) est une période de désordre civil qu

4 min01/01/2024
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La révolte du vaccin de novembre 1904 reste l'un des épisodes les plus dramatiques et les plus révélateurs de l'histoire urbaine du Brésil. En seulement six jours, Rio de Janeiro, alors capitale fédérale du pays, se transforma en un champ de bataille où la population en colère affronta les forces de l'ordre dans des combats violents qui firent plusieurs dizaines de morts.

Pour comprendre les origines de ce soulèvement, il faut se plonger dans la réalité quotidienne de Rio de Janeiro au tournant du vingtième siècle. La ville, certes remarquable par ses palais et ses manoirs témoignant d'une certaine magnificence coloniale, souffrait de conditions sanitaires catastrophiques. Les infrastructures d'adduction d'eau et d'assainissement étaient insuffisantes, la collecte des ordures s'effectuait de manière irrégulière, et les logements populaires abritaient des familles entières dans des conditions d'entassement extrême. Dans cet environnement propice à la propagation des maladies, la tuberculose, la rougeole, le typhus et la lèpre faisaient des ravages permanents. À cela s'ajoutaient les épidémies récurrentes de fièvre jaune, de variole et de peste. Entre 1897 et 1906, quatre mille immigrants européens périrent de la fièvre jaune dans la seule ville de Rio de Janeiro, un bilan qui ternissait l'image internationale du pays.

Élu en 1902, le président Rodrigues Alves était déterminé à faire de Rio une capitale digne d'une nation moderne. Il délégua des pouvoirs étendus au maire Pereira Passos et au directeur général de la santé publique, le docteur Oswaldo Cruz, médecin brillant formé à l'Institut Pasteur de Paris. Ces deux hommes entreprirent une transformation radicale de la ville selon deux axes complémentaires mais brutaux dans leur mise en œuvre.

Pereira Passos lança un vaste programme de réforme urbaine, baptisé bota abaixo, littéralement abat en bas, en référence à la démolition systématique des vieux bâtiments et des immeubles insalubres. Des grandes avenues percèrent à travers la ville ancienne, des jardins furent créés, des maisons de standing remplacèrent les taudis. Ce haussmannisme tropical déplaça des milliers de pauvres vers la périphérie de la ville, les privant de leurs logements sans véritables solutions alternatives. La ville semblait en ruines, et la population, déjà éprouvée par les destructions, vivait dans une atmosphère de mécontentement croissant.

Oswaldo Cruz, de son côté, organisa une campagne sanitaire d'envergure. Il créa les Brigadas Mata Mosquitos, les Brigades tueuses de moustiques, des groupes d'employés sanitaires qui pénétraient dans les logements pour exterminer les moustiques vecteurs de la fièvre jaune. Parallèlement, des équipes distribuaient du raticide et imposaient des normes strictes de gestion des ordures pour lutter contre la peste bubonique.

Pour éradiquer la variole, Cruz convainquit le Congrès d'adopter, le 31 octobre 1904, une loi sur la vaccination obligatoire particulièrement intrusive. Ce texte autorisant la Brigade sanitaire, accompagnée de la police, à pénétrer dans les domiciles pour vacciner de force les habitants. Les équipes avaient également le pouvoir de signaler les logements qu'elles jugeaient dangereux sur le plan sanitaire, ces habitations pouvant ensuite être détruites. Une telle législation représentait une violation flagrante de l'intimité domestique dans une société où la méfiance envers l'autorité était déjà profondément ancrée.

La réaction populaire ne tarda pas à s'organiser. Le 5 novembre 1904, des opposants créèrent la Liga Contra a Vacina Obrigatória, la Ligue contre la vaccination obligatoire, qui fédéra les mécontents et les esprits les plus agités. La presse, déjà critique envers le gouvernement, publia des articles semant le doute sur l'innocuité du vaccin. Des rumeurs circulèrent parmi la population, notamment celle selon laquelle le vaccin devait être appliqué sur les parties intimes du corps, ou que les femmes devaient se déshabiller pour être vaccinées. Ces rumeurs, qu'elles fussent fondées ou non, décuplèrent la colère populaire.

Du 10 au 16 novembre 1904, Rio de Janeiro connut six jours d'émeutes d'une intensité rare. La population excitée pilla les magasins, renversa et incendia les tramways, dressa des barricades dans les rues, arracha les pavés pour s'en faire des projectiles et attaqua les forces de l'ordre avec des pierres, des bâtons et des débris. La capitale brésilienne ressemblait à une ville en guerre. Le 14 novembre, la rébellion prit une dimension nouvelle lorsque les élèves de l'Escola Militar da Praia Vermelha se mutinèrent à leur tour, menaçant de basculer le soulèvement populaire en crise militaire.

Face à cette situation explosive, le gouvernement fit marche arrière. Il suspendit la vaccination obligatoire et déclara l'état de siège pour rétablir l'ordre. La répression qui s'ensuivit fut sévère : trente personnes trouvèrent la mort, cent dix furent blessées, et des centaines de prisonniers furent déportés vers la région de l'Acre, alors zone frontalière difficile d'accès, une punition qui équivalait à un exil intérieur.

Une fois la situation maîtrisée, le processus de vaccination reprit de manière progressive et plus douce, permettant finalement d'éradiquer la variole à Rio de Janeiro. La communauté médicale internationale reconnut le travail colossal accompli par Oswaldo Cruz : en 1907, le quatorzième Congrès international sur l'hygiène et la démographie réuni à Berlin lui décerna sa médaille d'or, consacrant son action comme un modèle de santé publique.

La révolte du vaccin reste un événement fondateur dans la mémoire collective brésilienne. Elle illustre les tensions irréductibles entre l'État modernisateur et les classes populaires, entre les impératifs de la santé publique et les libertés individuelles, entre une élite réformatrice et les masses qu'elle prétend améliorer. Ces tensions ne sont pas propres au Brésil du début du vingtième siècle : elles résonnent encore avec une troublante actualité dans bien des sociétés contemporaines confrontées aux mêmes dilemmes entre l'intérêt collectif et les libertés individuelles.

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