Pendant près de huit siècles, la péninsule Ibérique fut le théâtre d'un long affrontement entre royaumes chrétiens et territoires musulmans, un processus complexe et non linéaire que l'historiographie moderne désigne sous le nom de Reconquista. Cette période, qui s'étend conventionnellement de 722 à 1492, couvre la quasi-totalité du Moyen Âge ibérique et représente l'un des chapitres les plus denses et les plus nuancés de l'histoire médiévale européenne.
Tout commence en 711, lorsque des armées arabo-berbères franchissent le détroit de Gibraltar et s'emparent rapidement de l'Hispanie wisigothe. En moins d'une décennie, la quasi-totalité de la péninsule passe sous domination omeyyade. Les Wisigoths, affaiblis par des querelles dynastiques et des divisions internes, ne parviennent pas à organiser une résistance efficace. Seuls quelques nobles chrétiens se réfugient dans les montagnes cantabriques du nord, une région trop accidentée et trop pauvre pour attirer l'intérêt immédiat des conquérants.
C'est dans ces montagnes du nord que naît, selon la tradition, le premier acte de résistance. En 722, la bataille de Covadonga voit les forces chrétiennes, peut-être sous la conduite de Pélage, remporter un affrontement limité contre des troupes arabo-berbères. Les effectifs engagés étaient modestes et l'impact militaire immédiat fut faible. Mais l'événement fut rapidement élevé au rang de moment fondateur, point de départ légendaire de la résistance chrétienne et germe du futur royaume des Asturies. La tradition chrétienne ibérique fit de Covadonga le symbole d'un recommencement, d'une résistance indomptable qui ne demandait qu'à se déployer.
Durant les siècles suivants, les forces musulmanes dominent largement la péninsule. Le califat de Cordoue, établi au Xe siècle, atteint un niveau de raffinement intellectuel, culturel et économique que l'Europe chrétienne peine à égaler. Tolède, Cordoue et Séville brillent comme des centres de savoir et de civilisation. Malgré quelques avancées chrétiennes au nord, soutenues par les Francs au VIIIe siècle et l'établissement de la marche d'Espagne, les royaumes du nord restent cantonnés à des territoires montagneux et peu peuplés.
La situation commence à changer au XIe siècle, quand la guerre civile qui déchire Al-Andalus entre 1013 et 1031 provoque l'effondrement du califat de Cordoue. Le territoire musulman se fragmente en de petits royaumes rivaux, les taïfas, qui s'affrontent entre eux et se montrent incapables de présenter un front uni face aux chrétiens. Les royaumes du nord, désormais plus puissants et mieux organisés, profitent de cette désunion. En 1085, le roi Alphonse VI de Castille s'empare de Tolède, ancienne capitale wisigothique, et installe son pouvoir au cœur géographique de la péninsule. C'est un tournant décisif.
Cette avancée spectaculaire déclenche une réaction de l'autre côté du détroit. Les souverains taïfas, incapables de résister seuls, font appel aux Almoravides, une puissante dynastie berbère venue du Maghreb. Ces guerriers austères et rigoristes repoussent temporairement les chrétiens et réunifient Al-Andalus sous leur autorité. Mais leur domination provoque des tensions internes, et ils sont à leur tour supplantés par une autre vague nord-africaine, les Almohades, au XIIe siècle.
En 1212, la bataille de Las Navas de Tolosa marque un autre tournant fondamental. Une coalition de royaumes chrétiens ibériques, rejointe par des combattants venus d'autres régions d'Europe dans l'esprit des croisades, inflige une défaite écrasante aux Almohades. Cette victoire accélère l'effondrement de leur domination et ouvre la voie à une progression rapide des royaumes de Castille, d'Aragon et du Portugal. En quelques décennies, les grandes cités d'Andalousie tombent les unes après les autres : Cordoue en 1236, Valence en 1238, Séville en 1248.
Il ne subsiste alors plus qu'un royaume musulman dans la péninsule : le royaume nazari de Grenade, établi dans le sud et entouré de montagnes. Ce dernier bastion de l'Islam ibérique survit pendant plus de deux siècles en maintenant un équilibre diplomatique habile, payant tribut à la Castille et jouant les royaumes chrétiens les uns contre les autres. Grenade devient un foyer de culture et d'art raffiné, dont le palais de l'Alhambra reste aujourd'hui le témoignage splendide.
La fin vient avec l'union des couronnes de Castille et d'Aragon sous Isabelle et Ferdinand, les Rois Catholiques. Contrairement à certains de leurs prédécesseurs qui avaient pu ambitionner de régner sur des sujets chrétiens et musulmans, Isabelle et Ferdinand poursuivent un objectif d'unification religieuse de la péninsule. Après dix ans de campagnes militaires progressives, Grenade capitule le 2 janvier 1492. Le dernier sultan Muhammad XII remet les clés de la ville aux souverains chrétiens, achevant ainsi huit siècles de présence musulmane dans la péninsule ibérique.
L'historiographie de la Reconquista est elle-même un terrain de débats vigoureux. Le terme, forgé au XIXe siècle dans un contexte nationaliste, tend à projeter sur le Moyen Âge des catégories anachroniques. La réalité médiévale était bien plus complexe : des alliances croisées entre chrétiens et musulmans étaient fréquentes, des marchands, savants et artisans circulaient librement de part et d'autre, et la frontière religieuse ne coïncidait pas toujours avec la frontière politique. L'avancée chrétienne connut de nombreuses interruptions, parfois de plus d'un siècle, et des épisodes de repli territorial. La Reconquista ne fut ni un processus continu, ni politiquement uniforme.
Son héritage est considérable et ambigu. Elle façonna les identités espagnole et portugaise, contribua à la formation des institutions monarchiques et des ordres militaires et religieux. Elle prépara aussi le terrain à l'expansion ultérieure vers l'Afrique du Nord, commencée en 1415, et vers les Amériques. La chute de Grenade en 1492 est ainsi contemporaine du voyage de Christophe Colomb, deux événements qui marquent à leur façon l'entrée de l'Espagne dans une nouvelle ère de son histoire.
