Dans l'histoire de la presse mondiale, peu de journaux ont joué un rôle aussi central dans la vie politique et idéologique d'un État que la Pravda dans l'Union soviétique. Son nom même, qui signifie « vérité » en russe, cristallisait à la fois la prétention du régime à détenir une vérité officielle et absolue, et l'ironie que n'ont jamais manqué de relever ses lecteurs les plus avertis. Organe officiel du Parti communiste de l'Union soviétique pendant plus de sept décennies, la Pravda a été bien davantage qu'un simple journal : elle était la voix du pouvoir, le baromètre de la ligne idéologique et, pour les analystes étrangers, une source d'informations à décrypter avec soin.
La Pravda est fondée à Saint-Pétersbourg le 22 avril 1912, selon le calendrier julien alors en usage en Russie, ce qui correspond au 5 mai du calendrier grégorien. Dès l'origine, elle se présente comme un journal des travailleurs, ancrée dans le mouvement ouvrier et liée aux bolcheviks. Sa fondation s'inscrit dans un contexte de forte agitation sociale : le 1er mai 1913, quatre cent mille travailleurs font grève, et la Pravda publie leurs lettres, contribuant à attiser et à canaliser la colère ouvrière. Lénine, qui exerce un contrôle étroit sur la publication, place Joseph Staline dans l'équipe éditoriale, où ce dernier reste jusqu'à son exil en 1913.
Durant ces premières années d'existence légale, la relation entre la direction du journal et Lénine est loin d'être exempte de tensions. La ligne éditoriale, plus modérée que celle prônée par Lénine depuis son exil à Cracovie, entre régulièrement en conflit avec ses directives. Les éditeurs refusent ou censurent parfois ses articles jugés trop radicaux. De son côté, le gouvernement tsariste tente d'arrêter la publication, mais les bolcheviks disposent d'un réseau solide de plus de quarante mille lecteurs réguliers et d'un maillage efficace de diffuseurs qui permettent au journal de survivre, parfois dans la clandestinité.
La révolution de Février 1917 ouvre une nouvelle période. Le gouvernement provisoire proclame la liberté de la presse, permettant à la Pravda de paraître à nouveau légalement le 18 mars sous la direction collective de Staline, fraîchement libéré, Lev Kamenev et Alexandra Kollontaï. Mais le ton conciliant que le journal adopte alors à l'égard du gouvernement provisoire de Kerenski déplaît aux lecteurs les plus révolutionnaires. L'arrivée de Lénine en Russie, accompagnée de ses Thèses d'avril dans lesquelles il condamne fermement le gouvernement provisoire et exige une ligne plus radicale, provoque une rupture rapide. Quelques jours après leur publication, la Pravda change de cap et adopte définitivement la ligne léniniste.
Après la révolution d'Octobre 1917, la Pravda devient l'organe officiel du parti bolchevique, tirant à près de cent mille exemplaires quotidiens. Le 3 mars 1918, ses bureaux sont transférés à Moscou, qui redevient la capitale de la Russie soviétique. La Pravda s'installe ainsi au cœur du pouvoir pour plus de sept décennies. Elle s'inscrit dans un écosystème médiatique soviétique rigoureusement structuré : les Izvestia couvrent la politique étrangère pour le compte du Soviet suprême, Troud est la publication des syndicats, la Komsomolskaïa Pravda s'adresse aux jeunesses communistes, et la Pionerskaïa Pravda aux Jeunes Pionniers.
Le statut particulier de la Pravda dans l'appareil idéologique soviétique lui confère une fonction déterminante : elle définit les orientations idéologiques pour l'ensemble de la presse soviétique, notamment dans la représentation des pays étrangers. Pour les diplomates et les journalistes occidentaux en poste à Moscou, décrypter la Pravda était une activité cruciale. Malgré le contrôle étroit exercé par ses rédacteurs, il était possible, pour un lecteur attentif, de discerner entre les lignes des nuances susceptibles de révéler des divergences internes ou des inflexions de la politique du Kremlin.
La Pravda a également servi de tremplin à des dirigeants ambitieux dans leurs luttes pour le pouvoir. Après la mort de Lénine, Nikolaï Boukharine a utilisé le journal pour asseoir sa réputation de théoricien politique et consolider son influence au sein du parti. Après la mort de Staline et le vide du pouvoir qui s'ensuivit, Nikita Khrouchtchev a exploité le contrôle éditorial de la Pravda pour prendre l'avantage sur Gueorgui Malenkov, qui disposait quant à lui du soutien des Izvestia. Le contrôle de la presse officielle était ainsi directement lié aux équilibres politiques au sommet de l'État soviétique.
La chute de l'URSS en 1991 a marqué un tournant radical pour la Pravda. Boris Eltsine a dissous la rédaction du journal, mettant fin à plus de sept décennies de publication ininterrompue sous la bannière du parti communiste. Mais le titre n'a pas disparu : des journalistes de l'ancienne rédaction ont repris le flambeau, et la Pravda est devenue le journal officiel du Parti communiste de la fédération de Russie. Le mot Pravda a également survécu sous d'autres formes dans le paysage médiatique russe, notamment à travers le tabloïd populaire Komsomolskaïa Pravda, qui a su s'adapter aux nouvelles réalités du marché et demeurer l'un des journaux les plus lus de Russie.