Peu de souverains dans l'histoire européenne ont régné aussi longtemps sur des territoires aussi étendus et aussi complexes que François-Joseph Ier. Pendant près de soixante-huit ans, cet empereur d'Autriche et roi apostolique de Hongrie gouverna un empire multiethnique aux tensions permanentes, traversant un siècle d'immenses bouleversements politiques, sociaux et technologiques, tout en accumulant les tragédies personnelles avec une résignation qui frappa ses contemporains.
François-Joseph Ier naquit le 18 août 1830 au château de Schönbrunn à Vienne, à neuf heures quarante-cinq du matin. Petit-fils de l'empereur François Ier, il était le fils aîné de l'archiduc François-Charles et de la princesse Sophie de Bavière. Il avait trois frères et une sœur : Ferdinand Maximilien Joseph Marie, né en 1832 et devenu plus tard archiduc puis éphémère empereur du Mexique avant d'être fusillé en 1867 ; Charles-Louis Joseph Marie, né en 1833 et ancêtre de l'actuel chef de la maison de Habsbourg ; Marie-Anne Caroline Pia, née en 1835 et morte dès 1840 ; et Louis-Victor Joseph Antoine, né en 1842. À sa naissance, François-Joseph n'était pas destiné à régner directement, son père ayant renoncé à ses droits de succession.
C'est dans le contexte tumultueux du Printemps des peuples que François-Joseph accéda au trône. Les révolutions de 1848 ébranlaient toute l'Europe, et l'empire autrichien n'était pas épargné. En décembre 1848, dans le cadre du plan élaboré par le ministre-président Felix zu Schwarzenberg pour mettre fin aux révolutions en Hongrie, l'empereur Ferdinand Ier abdiqua. Son neveu François-Joseph, alors âgé de dix-huit ans seulement, lui succéda le 2 décembre 1848, inaugurant un règne qui allait durer jusqu'au 21 novembre 1916. Du 1er mai 1850 au 24 août 1866, il occupa également la fonction de président de la Confédération germanique.
Largement considéré comme un réactionnaire, François-Joseph passa une grande partie de son règne à résister au constitutionnalisme dans ses domaines. Mais la réalité des forces politiques et militaires finit toujours par imposer des compromis. L'empire autrichien dut céder son influence sur la Toscane et l'essentiel de ses prétentions sur le royaume de Lombardie-Vénétie à la suite de la deuxième guerre d'indépendance italienne en 1859 et de la troisième en 1866. La guerre austro-prussienne, qui se conclut par la paix de Prague le 23 août 1866, ne coûta à l'Autriche aucun territoire vis-à-vis de la Prusse, mais l'obligea à renoncer définitivement à ses ambitions d'unification de l'Allemagne sous l'égide des Habsbourg.
La nécessité de recomposer l'empire après ces revers aboutit à l'une des décisions les plus importantes du règne : le compromis austro-hongrois de 1867. Cet accord fondamental transforma l'empire autrichien en une double monarchie, accordant une large autonomie à la Hongrie tout en maintenant une direction commune pour les affaires étrangères, militaires et financières. François-Joseph devint ainsi simultanément empereur d'Autriche et roi apostolique de Hongrie, présidant à une construction politique originale dont la stabilité reposait sur l'équilibre entre des nationalités nombreuses et souvent antagonistes.
La vie personnelle de François-Joseph fut marquée par une accumulation de tragédies qui auraient brisé un homme moins discipliné et moins ancré dans le sens du devoir. En 1867, son frère Ferdinand Maximilien, qu'il avait laissé partir pour le Mexique comme empereur fantoche sous la protection de Napoléon III, fut capturé et fusillé après le retrait des troupes françaises. En 1889, son fils unique et héritier le prince Rodolphe mourut dans des circonstances mystérieuses au pavillon de chasse de Mayerling, dans ce qui ressembla à un suicide après un double drame amoureux. En 1898, l'impératrice Élisabeth, surnommée Sissi, fut assassinée à Genève par un anarchiste italien du nom de Luigi Lucheni. Enfin, en 1914, l'archiduc François-Ferdinand, devenu l'héritier présomptif après la mort de Rodolphe, fut assassiné à Sarajevo avec son épouse le 28 juin, déclenchain la crise qui allait embraser l'Europe entière.
Après la guerre austro-prussienne, les intérêts stratégiques de l'Autriche-Hongrie s'étaient progressivement reportés vers les Balkans, zone de tensions croissantes où les ambitions habsbourgeoises heurtaient celles de l'Empire russe. L'annexion de la Bosnie-Herzégovine en 1908 par François-Joseph, territoire occupé depuis le Congrès de Berlin en 1878, cristallisa ces tensions. L'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 servit de détonateur à la déclaration de guerre contre le royaume de Serbie, allié de la Russie, enclenchant le mécanisme d'alliances qui précipita le monde dans la Première Guerre mondiale.
François-Joseph ne vit pas la fin de ce conflit qu'il avait contribué à déclencher. Il mourut le 21 novembre 1916 à Vienne, dans la même ville où il était né quatre-vingt-six ans plus tôt. Son règne de près de soixante-huit ans sur l'Autriche et la Hongrie est le plus long de l'histoire de ces pays, et le quatrième plus long de toute l'histoire européenne, après Louis XIV de France, la reine Élisabeth II du Royaume-Uni et le prince Jean II de Liechtenstein. Son petit-neveu Charles lui succéda pour les deux dernières années d'un empire qui allait se désintégrer à la fin de la guerre en 1918, mettant un terme définitif à plusieurs siècles de domination habsbourgeoise en Europe centrale.
Le bilan du règne de François-Joseph est ambivalent. D'un côté, il présida à la modernisation économique et administrative de son empire, et à la floraison culturelle extraordinaire de Vienne, capitale intellectuelle et artistique de premier rang à la fin du XIXe siècle. De l'autre, son conservatisme et son incapacité à résoudre les tensions nationales qui déchiraient l'empire de l'intérieur contribuèrent à la catastrophe finale. Son image, figée dans des millions de portraits officiels accrochés dans les bureaux et les maisons de tout l'empire, reste l'un des symboles les plus reconnaissables d'une époque révolue.
