Michel Ney est peut-être l'un des destins militaires les plus fulgurants et les plus tragiques que la France ait jamais connus. Né le 10 janvier 1769 à Sarrelouis en Lorraine, dans une famille d'artisans — son père Pierre Ney était tonnelier et avait combattu dans l'armée royale pendant la guerre de Sept Ans — rien ne prédestinait ce fils du peuple à devenir l'un des plus grands chefs de guerre de son époque, surnommé par Napoléon lui-même le « Brave des braves ».
Sarrelouis était à cette époque une ville de Lorraine, enclave francophone dans une région germanophone, et le jeune Michel apprit naturellement les deux langues. Il reçut une formation de base au collège des Augustins de sa ville natale, débuta comme clerc de notaire, puis travailla comme contremaître dans des mines et des forges, avant de prendre la décision qui allait changer le cours de sa vie : entrer au service du roi à dix-huit ans comme hussard dans le régiment Colonel-Général à Metz, en 1787, contre l'avis de son père.
La Révolution française le trouva sous-officier, prêt à saisir les opportunités extraordinaires qu'offrait la méritocratie militaire révolutionnaire. Le général Kléber, qui sut détecter ses capacités, le fit nommer lieutenant de l'armée du Rhin en 1792, capitaine en 1794, puis chef d'escadron, et adjudant-général chef de brigade le 15 octobre 1794. Ses hommes lui donnèrent rapidement deux surnoms : « l'Infatigable », qui disait son endurance légendaire, et « le rougeaud » ou « rouquin », en référence à sa chevelure rousse, qui lui valait aussi le surnom coloré de « crâne de tomate ».
Sa promotion au rang de général de brigade intervint directement sur le champ de bataille, le 1er août 1796, après un exploit remarquable : avec seulement cent hommes de cavalerie, il s'était emparé de Wurtzbourg, avait forcé le passage de la Rednitz, pris Forcheim, soixante-dix pièces de canon et d'immenses approvisionnements. En 1797, à la tête de ses hussards, il contribua aux victoires de Neuwied et de Dierdorf. En 1798, nouvelle démonstration de génie tactique : il s'empare de Mannheim par la ruse avec seulement cent cinquante hommes. Promu général de division le 28 mars 1799, il commande provisoirement l'armée du Rhin en septembre de la même année.
Comme beaucoup de militaires de son temps, Ney était franc-maçon, et signait avec les symboles maçonniques. Le coup d'État du 18 Brumaire ne recueillit pas son soutien total, mais il continua à servir sous les ordres du général Moreau, et participa à la victoire décisive de Hohenlinden le 3 décembre 1800, qui mit fin aux guerres de la Révolution en Allemagne. Son habileté diplomatique se manifesta ensuite en 1802 lorsqu'il fut envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprès de la République helvétique, où il parvint à imposer le gouvernement unitaire voulu par le Premier consul Bonaparte et à pacifier un pays au bord de la guerre civile, s'attirant l'estime de Talleyrand. C'est là qu'il fit la connaissance du stratège Jomini, qui l'impressionna durablement.
Le 5 août 1802, il épouse Aglaé Auguié, amie d'Hortense de Beauharnais depuis leur séjour commun à la pension de Mme Campan, lors d'une cérémonie à Grignon en présence de Savary comme témoin. Nommé commandant de l'armée de Compiègne en 1803, il commande le 6e corps de la Grande Armée dès la formation de celle-ci. En 1804, lorsque Napoléon Ier constitue la première promotion des maréchaux d'Empire, Ney figure parmi les dix-huit élus, consacration suprême d'une ascension que rien n'aurait laissé prévoir vingt ans plus tôt.
Les campagnes napoléoniennes lui offrent un théâtre à la mesure de son courage. Il se distingue à Elchingen en 1805, ce qui lui vaut d'être fait duc d'Elchingen, puis à Iéna, en Espagne où il mène une guerre d'usure épuisante, et en Russie où sa couverture de la retraite de Moscou en 1812 lui vaut le titre de prince de la Moskowa et une réputation d'homme de guerre inégalée. C'est lui qui ferme la marche de la Grande Armée en déroute, se battant pied à pied contre les Russes dans des conditions infernales, refusant d'abandonner ses soldats.
La chute de Napoléon en 1814 le place dans une situation délicate. Il rallie les Bourbons, puis, lors des Cent-Jours, part rejoindre l'Empereur qui revient de l'île d'Elbe, trahissant Louis XVIII à qui il avait pourtant promis de ramener Napoléon « dans une cage de fer ». Après la défaite de Waterloo en juin 1815, son sort est scellé. Arrêté, jugé devant la Chambre des pairs, il est condamné à mort pour trahison. Le 7 décembre 1815, place de l'Observatoire à Paris, Michel Ney fait face au peloton d'exécution avec un courage digne de sa légende, refusant qu'on lui bande les yeux et commandant lui-même le feu. Il s'éteint à quarante-six ans, laissant la France partagée entre ceux qui voyaient en lui un traître et ceux qui pleuraient le plus brave soldat de son temps.


