biografias

Sophie Taeuber-Arp

Artiste, peintre, sculptrice et danseuse suisse

4 min01/01/2024
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Sophie Taeuber-Arp demeure l'une des figures les plus singulières et les plus radicalement novatrices de l'art du vingtième siècle. Née le 19 janvier 1889 à Davos, en Suisse, sous le nom complet de Sophie Henriette Gertrude Taeuber, elle grandit dans un environnement propice à l'éveil artistique, mais c'est par ses propres déterminations qu'elle forgera une œuvre d'une cohérence et d'une profondeur exceptionnelles.

Dès sa jeunesse, Sophie manifeste une curiosité insatiable pour les arts appliqués. Elle suit une formation rigoureuse dans plusieurs villes d'Europe, passant par Saint-Gall, Munich et Hambourg, où elle se familiarise avec les techniques du tissage, de la broderie et du design ornemental. Cette formation pluridisciplinaire posera les bases d'une approche de l'art où la frontière entre le beau et l'utile, entre la création pure et l'artisanat, sera sans cesse questionnée et repoussée.

C'est grâce à son amie Mary Wigman qu'elle découvre la danse d'expression, une pratique alors en pleine effervescence. Elle suit les enseignements du chorégraphe Rudolf von Laban, dont la méthode privilégie l'expressivité du corps dans l'espace. Cette rencontre avec la danse n'est pas anecdotique : elle nourrit profondément sa sensibilité au rythme, à la composition et au mouvement, des qualités qui transparaîtront dans l'ensemble de sa production plastique.

En 1915, Sophie s'installe à Zurich, ville alors bouillonnante d'agitation intellectuelle et artistique. C'est là qu'elle rencontre Jean Arp, sculpteur et poète alsacien, avec lequel elle partage aussitôt une complicité créatrice intense. Ensemble, ils s'engagent dans le mouvement Dada, ce courant de protestation artistique né en réaction aux horreurs de la Première Guerre mondiale. Son talent de danseuse lui ouvre les portes du légendaire Cabaret Voltaire, haut lieu de la subversion dadaïste à Zurich. Toutefois, parce que les spectacles qu'elle y offre, pleins d'inventions, de caprices et de bizarreries, s'avèrent incompatibles avec la dignité académique attendue d'une enseignante, elle doit adopter un pseudonyme et danser masquée. Elle enseigne en effet à l'École des arts appliqués de Zurich de 1916 à 1929, et cette double vie entre avant-garde débridée et pédagogie officielle dit beaucoup de la tension créatrice qui anime son parcours.

Pendant ces années au Cabaret Voltaire, Sophie Taeuber réalise une série de Têtes Dada, parmi les œuvres les plus emblématiques du mouvement. Ces petites sculptures en bois tourné peint combinent des formes abstraites géométriques et colorées avec une précision presque mécanique. L'une d'elles, datée de 1920, porte non seulement la date de sa réalisation, mais aussi le mot « DADA » et les initiales SHT, intégrés dans la composition comme des éléments plastiques à part entière. En 1920, Sophie se photographie aux côtés de cette tête, affirmant par ce geste la réalité incarnée de son identité d'artiste, à une époque où la reconnaissance des femmes créatrices restait largement marginale.

En 1921, elle épouse Jean Arp, adoptant dès lors le nom d'artiste Sophie Taeuber-Arp, sous lequel la postérité la connaîtra. Le couple construit ensemble, en 1927-1928, une maison et un atelier à Clamart, au 21, rue des Châtaigniers, espace à la fois domestique et laboratoire de création. Mais c'est à Strasbourg que s'accomplit l'un des chantiers les plus ambitieux de sa carrière. En 1926, elle commence la décoration abstraite et géométrique du premier étage de l'Aubette, un vaste bâtiment appelé à devenir un complexe de loisirs et de restauration. Elle s'associe à Jean Arp et à Theo van Doesburg, ce dernier se voyant confier le remaniement de l'aile droite du bâtiment. Les décors de l'Aubette, achevés en 1928, sont aujourd'hui considérés comme une œuvre majeure du design d'intérieur moderniste, concrétisant ce que les contemporains ont appelé l'utopie d'une harmonie sociale générée par la création abstraite.

L'œuvre de Sophie Taeuber-Arp se déploie sur des formats extrêmement variés. Dès 1916, elle réduit les formes à des carrés et des rectangles disposés selon des horizontales et des verticales, explorant les Compositions verticales. Dans les années suivantes, elle introduit des cercles, enrichissant son vocabulaire plastique tout en maintenant la rigueur géométrique qui caractérise sa démarche. Cette discipline formelle ne procède pas d'une froideur intellectuelle, mais d'une conviction profonde que la géométrie et le rythme peuvent générer une expérience esthétique intense et universelle.

En 1931, elle adhère au mouvement Abstraction-Création, qui rassemble les artistes engagés dans la voie de l'art non figuratif. Elle fonde également la revue Plastique, dont cinq numéros paraissent entre 1937 et 1939, contribuant ainsi à diffuser les idées de l'art abstrait à une époque où celui-ci était encore loin d'être universellement reconnu. Cette activité éditoriale témoigne d'un engagement qui dépasse la seule production personnelle : Sophie Taeuber-Arp est aussi une passeuse, une femme qui croit en la nécessité de construire des ponts entre les artistes et le public.

La Seconde Guerre mondiale perturbe profondément la vie du couple. En 1940, ils fuient vers la Dordogne puis vers la Côte d'Azur. En 1941, Sophie s'installe à Grasse, dans les Alpes-Maritimes, où elle contribue à fonder une colonie d'art avec Sonia Delaunay, Alberto Magnelli et d'autres artistes. C'est dans ce cadre que Sonia Delaunay évoquera plus tard, dans ses mémoires, la douceur de ce « petit groupe qui formait un îlot de paix et d'amitié créant une atmosphère favorable au travail ». Dans cette période difficile, Sophie continue de créer, notamment l'œuvre Géométrique et ondoyant en 1941, preuve de sa capacité à maintenir une énergie créatrice même dans l'adversité.

La mort de Sophie Taeuber-Arp survient tragiquement le 13 janvier 1943 à Zurich, dans la maison de son ami Max Bill. Elle succombe à une intoxication au monoxyde de carbone provoquée par un poêle à gaz défectueux. Elle n'avait pas encore atteint ses cinquante-quatre ans. Cette disparition brutale plonge Jean Arp dans un deuil si profond qu'il cesse de travailler pendant trois ans, témoignage poignant de l'intimité exceptionnelle qui liait les deux artistes, à la fois sur le plan humain et sur le plan créatif.

Son héritage est immense et multiforme. Peintre, sculptrice, danseuse, designeuse, enseignante et éditrice, Sophie Taeuber-Arp a traversé les frontières entre les disciplines avec une liberté qui force encore l'admiration. Elle repose au côté de Jean Arp et de Marguerite Arp-Hagenbach, la seconde épouse de celui-ci, au cimetière de Locarno. La reconnaissance officielle de son importance est venue progressivement, mais avec éclat. En 1995, son portrait et sa Tête Dada ont été choisis pour figurer sur le billet de 50 francs suisses, consécration nationale rarissime pour une artiste. Une voie du centre de Strasbourg porte désormais son nom, et le 19 janvier 2018, Google lui a rendu hommage en faisant d'elle le sujet d'un de ses Doodles, rappelant au monde entier l'existence et la modernité de cette femme qui avait tout compris, bien avant beaucoup d'autres, de ce que l'art géométrique pouvait offrir à l'humanité.

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