Jimmy Lee Lindsey Jr. naît le 1er mai 1980 à Memphis, dans le Tennessee, une ville qui a enfanté certains des plus grands musiciens américains du vingtième siècle — Elvis Presley, B.B. King, Johnny Cash. Mais la Memphis que connaît Jimmy est une ville moins dorée, une ville de quartiers difficiles et d'une scène musicale souterraine qui brûle d'une intensité que l'industrie du disque n'a pas encore récupérée. C'est dans ce bouillon de culture que naît l'un des artistes les plus prolifiques et les plus radicaux de la scène garage punk des années 2000.
L'apprentissage musical de Lindsey est précoce et autodidacte. Il commence à enregistrer de la musique à l'âge de quinze ans, porté par une énergie créatrice qui ne demande pas la permission et n'attend pas la technique parfaite pour s'exprimer. Sa révélation arrive lors d'un concert à Memphis de groupe punk Rocket from the Crypt, qui partage l'affiche avec les Oblivians, un trio de garage punk local qui deviendra pour lui une référence absolue. Cette soirée transforme le jeune Lindsey : il sait désormais quelle musique il veut faire et comment il veut vivre.
Sa première cassette démo, brute et immédiate, tape dans l'oreille d'Eric Friedl de Goner Records, le label indépendant de Memphis qui deviendra son premier foyer discographique. Lindsey monte son premier groupe, The Reatards, et adopte le nom de scène Jay Reatard — une provocation délibérée, une façon de s'approprier le langage de la marginalisation. Ses débuts sont marqués par une do-it-yourself attitude radicale : sur son premier EP, Get Real Stupid, il joue tous les instruments lui-même, guitare, chant et percussion, cette dernière consistant à frapper sur un tonneau.
Greg Cartwright des Oblivians, son idole, joue brièvement avec lui sur scène et participe à l'enregistrement de la première cassette, Fuck Elvis, Here's The Reatards. Pour le second album, Lindsey recrute un groupe complet : Steve Albundy à la basse et Elvis Wong à la batterie. Teenage Hate, premier album en tant que trio, paraît en 1998 sur Goner Records, suivi de Grown Up Fucked Up et d'une série de singles sur différents labels. La même année, The Reatards effectuent leur première tournée européenne : Lindsey a tout juste dix-huit ans.
En 2001, il amorce un virage en commençant à travailler avec Alicja Trout et Rich Crook sous le nom de Lost Sounds. Ce nouveau projet se distingue par l'alternance des voix masculine et féminine et par l'utilisation de synthétiseurs, ouvrant la palette sonore de Lindsey vers des territoires plus électroniques. Lost Sounds se sépare en 2005. Entre-temps, Lindsey multiplie les projets parallèles avec une énergie qui tient de la boulimie créative : Bad Times, The Final Solutions, Terror Vision, Destruction Unit, Angry Angles. En 2004, il fonde le label Shattered Records avec son ex-petite amie Alix Brown, publiant exclusivement des éditions vinyles en petite quantité pour des groupes comme Kajun SS, Tokyo Electron, Carbonas ou les Reatards eux-mêmes.
2006 est l'année de la consécration souterraine. Blood Visions paraît sur In the Red Records, son premier album solo sous le seul nom de Jay Reatard. Le disque est acclamé par la critique spécialisée : une explosion de garage punk mélodique, direct et urgent, qui rappelle les Buzzcocks et les Wipers mais sonne comme rien d'autre que lui-même. L'album est régulièrement cité comme l'un des meilleurs de la décennie par les connaisseurs. Deux ans plus tard, les offres des grands labels s'accumulent — Universal, Columbia, Vice Records, Fat Possum — mais c'est Matador Records, label indépendant new-yorkais de prestige, que Lindsey choisit. En octobre 2008, Matador sort la compilation Singles '08, rassemblant les six singles publiés dans l'année, qui confirme l'intensité créative de Lindsey.
Son dernier album, Watch Me Fall, paraît en août 2009. C'est un disque plus produit que ses précédents travaux, sans rien perdre de sa puissance, qui témoigne d'une évolution artistique réelle. Mais Jimmy Lee Lindsey Jr. est retrouvé mort à son domicile de Memphis dans la nuit du 12 au 13 janvier 2010, vers 3h30 du matin. Il avait vingt-neuf ans. L'autopsie révèle qu'il a succombé à un mélange de cocaïne et d'alcool, alors que son organisme était déjà affaibli. Sa mort prématurée laisse la communauté musicale sous le choc.
L'hommage le plus touchant vient du groupe Deerhunter, qui lui dédie la chanson He Would Have Laughed dans son album Halcyon Digest, paru en septembre 2010. Un documentaire, Better Than Something: Jay Reatard, réalisé par Alex Hammond et Ian Markiewicz, sort en DVD en 2012, compilant des enregistrements d'avril 2009 et des témoignages de ses proches. En 2013, le label lyonnais Teenage Hate Records publie A French Tribute to Jay Reatard, avec quinze groupes français — Cheveu, Magnetix, Kap Bambino, The Limiñanas — rendant hommage à un artiste dont l'influence sur la scène alternative internationale dépasse de loin la reconnaissance commerciale qu'il a reçue de son vivant.

