Harold Edgerton naquit le 6 avril 1903 à Fremont, dans l'État du Nebraska, et mourut le 4 janvier 1990 à Cambridge, dans le Massachusetts. Entre ces deux dates, cet ingénieur électricien de formation devenu photographe de génie révolutionna la manière dont l'humanité perçoit le mouvement, capturant en images des instants d'une fraction de seconde que l'œil humain est totalement incapable de percevoir.
Les premiers signes de sa curiosité inventive se manifestèrent très tôt. Enfant précoce, il raconte lui-même dans son ouvrage de 1987, Stopping Time : The Photographs of Harold Edgerton, l'un de ses premiers souvenirs marquants : la conception et la fabrication d'un projecteur artisanal sur l'auvent de la maison familiale à Lincoln, au Nebraska, alors qu'il avait environ dix ans. Ce projecteur, constitué d'une boîte de conserve d'un gallon fixée à un support ajustable et montée sur un poteau de bois, lui enseigna sa première leçon d'optique : l'impossibilité d'obtenir un faisceau de lumière étroit et précis sans une lentille adéquate. Il considéra néanmoins cette première expérience comme un franc succès.
À quinze ans, il s'acheta lui-même un appareil photographique Kodak pliant, apprenant les rudiments de la photographie auprès d'un oncle passionné. Cette double initiation à la mécanique lumineuse et à la photographie allait se révéler décisive pour la suite de sa carrière. Les chemins de la technologie et de l'image se croisaient déjà dans l'esprit de ce jeune Américain de la Prairie.
Sa formation académique l'amena vers le génie électrique, discipline dans laquelle il obtint un doctorat. Il rejoignit le Massachusetts Institute of Technology, le MIT, l'une des institutions scientifiques les plus prestigieuses au monde, où il devint professeur de génie électrique. Ses étudiants et collègues le surnommaient affectueusement « Doc », sobriquet qui témoignait autant de son titre académique que de la familiarité et de la chaleur qui caractérisaient ses relations humaines.
Son domaine de prédilection devint la photographie stroboscopique, technique utilisant des éclairs lumineux répétés à très haute fréquence pour figer des mouvements imperceptibles à l'œil nu. Edgerton perfectionna et popularisa l'usage du stroboscope en photographie, permettant de capturer des phénomènes se déroulant en quelques millièmes ou millionièmes de secondes avec une netteté saisissante.
La photographie qui rendit Harold Edgerton célèbre dans le monde entier est celle d'une couronne parfaite formée par la chute d'une goutte de lait sur une surface liquide. Prise au millionième de seconde, cette image révéla pour la première fois aux yeux du grand public la beauté géométrique et la symétrie impeccable d'un phénomène qui se produit chaque jour dans des millions de cuisines sans que personne ne le voie vraiment. L'effet de couronne que forme la goutte lors de son impact, avec ses pointes régulières et sa forme quasi parfaite, constitue l'une des images scientifiques les plus reproduites du XXe siècle.
Le philosophe et sémiologue Roland Barthes, dans son ouvrage fondateur La Chambre claire, cita précisément cette photographie comme exemple de ce qu'il appelait la surprise obtenue par la prouesse, c'est-à-dire l'étonnement que procure la révélation d'un spectacle inédit rendu possible par la maîtrise technique. Cette référence par l'un des critiques culturels les plus influents du XXe siècle témoigne de la portée culturelle et intellectuelle qui dépassait de loin le seul domaine des sciences.
Au-delà des gouttelettes de lait, Edgerton photographia avec la même technique des balles traversant des pommes, des flammes de bougies, des athlètes en plein effort, et d'innombrables autres phénomènes éphémères. Ses images révélèrent que la réalité physique recelait une beauté formelle insoupçonnée, visible seulement à travers la médiation d'une technologie qui arrêtait le temps.
Ann Thomas, ancienne conservatrice principale de la photographie au Musée des beaux-arts du Canada, le définit dans son ouvrage Photographies modernistes comme étant à la fois artiste, scientifique et magicien. Cette triple définition capture avec justesse la nature hybride de sa démarche : la rigueur de l'ingénieur, la créativité de l'artiste et la capacité d'émerveillement du prestidigitateur se conjuguaient en lui de manière indissociable.
Harold Edgerton fut également impliqué dans des applications militaires et scientifiques de ses techniques photographiques, notamment pour photographier des explosions nucléaires lors des essais atomiques américains. Ses développements technologiques contribuèrent aussi à la photographie sous-marine, en collaboration avec le célèbre explorateur Jacques-Yves Cousteau.
Après sa mort en 1990, sa mémoire fut honorée par l'astronomie : un astéroïde porte son nom, l'astéroïde 11726 Edgerton, hommage céleste rendu à un homme qui avait passé sa vie à éclairer les aspects invisibles du monde terrestre. Il repose dans le cimetière de Mount Auburn à Cambridge, dans le Massachusetts, ville où il avait construit l'essentiel de sa carrière et de son œuvre.
Le legs d'Harold Edgerton dépasse la photographie. En montrant que la réalité contenait des beautés et des phénomènes invisibles à l'œil nu mais accessibles par la technologie, il contribua à transformer notre rapport au monde visible et à élargir les frontières de la perception humaine.
