L'Europe du début du XVIIe siècle était une poudrière. Les tensions religieuses héritées de la Réforme protestante du siècle précédent n'avaient jamais été véritablement résolues, et la paix d'Augsbourg de 1555, qui avait établi le principe selon lequel chaque prince déterminait la religion de ses sujets, connaissait de profondes remises en question. Des évêques convertis au protestantisme cherchaient à laïciser les biens ecclésiastiques, créant des litiges qui empoisonnaient les relations au sein du Saint-Empire romain germanique. C'est dans ce contexte que la défenestration de Prague, épisode relativement anodin en lui-même, alluma en mai 1618 l'étincelle qui embrasa l'Europe pendant trente ans.
La noblesse tchèque hussite et protestante, exaspérée par les tentatives des Habsbourg d'imposer le catholicisme en Bohême, jeta par une fenêtre du château de Prague trois représentants de l'autorité impériale. Ces derniers survécurent à la chute, ce que catholiques et protestants interprétèrent différemment, les premiers y voyant un miracle, les seconds des bottes de foin providentiel. Cette défenestration symbolique déclencha la révolte de Bohême et ouvrit un conflit dont la disproportion entre l'étincelle initiale et la durée de l'embrasement ne s'explique que par l'accumulation de tensions profondes qui n'attendaient qu'un prétexte pour exploser.
La guerre de Trente Ans, qui dura du 23 mai 1618 au 24 octobre 1648, ne fut pas un conflit unique mais une série de conflits imbriqués qui changèrent de nature à mesure qu'ils évoluèrent. On distingue traditionnellement plusieurs grandes phases. La première, bohémienne, vit les rebelles tchèques être écrasés à la bataille de la Montagne Blanche en novembre 1620, et les Habsbourg rétablir brutalement le catholicisme en Bohême. La seconde, danoise, vit Christian IV de Danemark intervenir au nom de la solidarité protestante, avant d'être défait par les armées impériales commandées par Wallenstein et Tilly. La troisième, suédoise, amena Gustave-Adolphe de Suède dans le conflit, et la quatrième, française, vit la France catholique entrer en guerre contre les Habsbourg au nom de la raison d'État.
Cette dernière phase illustre parfaitement la transformation du conflit religieux en affrontement politique. La France, bien que catholique et réprimant les protestants chez elle, ne pouvait tolérer l'hégémonie de la maison de Habsbourg sur le continent européen. Le cardinal de Richelieu, puis Mazarin, n'hésitèrent pas à financer et à soutenir les adversaires protestants de l'Autriche et de l'Espagne, mettant la raison d'État au-dessus des considérations confessionnelles. La guerre de Trente Ans révèle ainsi le passage d'un monde où la religion structurait les alliances à un monde où les intérêts nationaux prirent progressivement le dessus.
L'emploi massif de mercenaires fut une caractéristique dominante du conflit. Des armées composées d'hommes de toutes nations et confessions combattaient pour qui les payait le mieux. Ces mercenaires se nourrissaient sur le pays, pillant, violant et massacrant les populations civiles avec une brutalité que même les standards de l'époque jugeaient excessive. Le sac de Magdebourg en 1631, où des dizaines de milliers d'habitants furent tués par les troupes impériales, resta dans les mémoires comme l'exemple le plus sinistre de ces exactions. Les combats se déroulèrent surtout dans les territoires d'Europe centrale du Saint-Empire, mais s'étendirent progressivement à la Flandre, au nord de l'Italie et à la péninsule Ibérique.
Les conséquences humaines de ce conflit prolongé furent cataclysmiques. Les batailles, les famines, les massacres et surtout les épidémies qui suivaient invariablement les armées provoquèrent plusieurs millions de morts, tant civiles que militaires. Certaines régions d'Allemagne perdirent entre un quart et un tiers de leur population au cours de ces trente années de dévastation. L'économie de l'Allemagne et de l'Espagne fut lourdement affectée, au contraire de la France qui sortit du conflit renforcée, son hégémonie sur le continent étant amenée à s'épanouir davantage encore sous Louis XIV.
Les négociations de paix commencèrent à Münster et à Osnabrück dès 1644, et les traités de Westphalie furent finalement signés le 24 octobre 1648. Ils mirent fin à une guerre européenne d'une ampleur sans précédent, mais leur importance dépasse de loin le simple rétablissement de la paix. Ces traités jetèrent les bases d'un nouveau système de relations internationales qui allait structurer l'Europe et le monde pendant plusieurs siècles. Le principe de la souveraineté des États, chacun d'eux maître chez lui et indépendant vis-à-vis d'une autorité supérieure religieuse ou temporelle, fut consacré pour la première fois de manière aussi explicite.
Sur le plan religieux, la paix de Westphalie réaffirma le principe du Cujus regio, ejus religio, c'est-à-dire que chaque souverain détermine la confession de son territoire, tout en introduisant des garanties pour les minorités religieuses dans certains cas. Elle mit fin à l'ambition catholique de ramener l'Europe tout entière dans le giron de Rome, et consacra définitivement le pluralisme religieux sur le continent. Sur le plan politique, elle signifia la victoire de l'absolutisme sur la féodalité, le concept d'État moderne naissant de ce modèle d'une entité exerçant dans ses frontières le monopole de la violence légitime.
La paix de Westphalie donna naissance au jus publicum europæum, un système stable de relations internationales fondé sur l'équilibre entre des États souverains. Les guerres furent désormais conçues comme des conflits sécularisés entre États, et non plus comme des luttes pour la vérité religieuse. Ce concept révolutionnaire posa les fondements du droit international moderne et de la diplomatie telle qu'on la pratique encore aujourd'hui, faisant de 1648 une date charnière dans l'histoire politique de l'humanité.
La guerre de Trente Ans laissa dans la mémoire collective européenne une empreinte durable de souffrance et de dévastation. Elle fut également qualifiée de guerre allemande dès 1648, tant ses ravages frappèrent particulièrement les États germaniques qui formaient le principal théâtre d'opérations. Son souvenir alimenta pendant longtemps en Allemagne une méfiance profonde envers les aventures militaires et un attachement au droit et à la négociation diplomatique. La paix de Westphalie reste, pour les historiens et les juristes du monde entier, l'acte fondateur de l'ordre international moderne basé sur la souveraineté des États.
