À la fin du dix-neuvième siècle, dans les profondeurs arides du sertão brésilien, une communauté singulière s'est développée autour d'un prophète itinérant, au point de devenir un État dans l'État que la jeune République brésilienne ne pouvait tolérer. La guerre de Canudos, également appelée campagne de Canudos, est le nom donné à ce conflit armé qui a opposé les troupes régulières brésiliennes à quelque trente mille colons retranchés dans le village de Belo Monte, situé près de l'ancienne ferme de Canudos dans le nord-est de l'État de Bahia. Ce conflit reste l'une des pages les plus tragiques et les plus révélatrices de l'histoire sociale du Brésil.
Antônio Conselheiro, de son vrai nom Antônio Vicente Mendes Maciel, était un prédicateur millénariste né dans le Ceará. Après un quart de siècle d'errance et de prédication dans les sertões du Nordeste brésilien, il avait acquis un prestige considérable parmi les populations misérables de l'arrière-pays. Son message mêlait austérité morale, rejet de la modernité et condamnation ferme de la République proclamée en 1889, qu'il considérait comme une création du Diable. Dans une région où l'Église catholique traditionnelle était peu présente et où l'État n'avait guère de visibilité concrète, ce prophète représentait pour beaucoup l'unique autorité spirituelle et morale reconnue.
Contraint de se sédentariser après être entré en conflit ouvert avec les autorités républicaines, Antônio Conselheiro a entraîné ses disciples dans un lieu reculé du sertão baiano pour y fonder une communauté autonome. Belo Monte — le nom choisi par ses habitants pour remplacer celui de Canudos — a connu une expansion rapide et spectaculaire, comptant bientôt plusieurs dizaines de milliers d'habitants. La composition sociale de la colonie reflétait la diversité du sertão : on y trouvait toutes les composantes anthropologiques de la population locale, avec une surreprésentation de Noirs, dont de nombreux esclaves affranchis et anciens esclaves marrons, mais aussi de jeunes personnes blanches issues de familles respectées des régions côtières.
L'organisation interne de Belo Monte présentait les traits d'une théocratie, structurée autour de rites singuliers et fonctionnant selon un principe partiellement collectiviste. La communauté vivait de son propre labeur : elle cultivait les terres fertiles alentour, commercialisait des peaux de chèvre et louait sa force de travail aux propriétés voisines. Contrairement à ce que ses adversaires ont prétendu, Belo Monte n'était pas un système fermé : les allées et venues étaient libres, et la colonie entretenait des relations commerciales et sociales normales avec les villages et hameaux environnants.
C'est précisément cette vitalité qui a alarmé les élites politiques et économiques de la région. L'exode massif de main-d'œuvre vers Belo Monte menaçait les grands domaines agricoles locaux, privés de travailleurs. Les rumeurs de complot monarchiste — certains voyaient dans Canudos un foyer de résistance à la République en faveur du retour de l'Empire — servaient de justification supplémentaire à une intervention militaire. Les accusations portées contre les jagunços, les éléments armés de la communauté, d'être responsables de vols de bétail et de déprédations se sont avérées largement infondées.
L'État de Bahia a lancé la première expédition militaire contre Canudos en 1896. Elle a été repoussée, comme la deuxième, avant même d'atteindre le village. Les défaites successives des forces régulières s'expliquent par une série d'erreurs tactiques et stratégiques accumulées : méconnaissance du terrain aride de la caatinga, sous-estimation de la détermination des défenseurs, structure de commandement rigide inadaptée à une guerre de mouvement, logistique d'approvisionnement défaillante dans un environnement hostile.
La troisième expédition, lancée en février 1897, a tourné à la catastrophe. Les colonnes militaires, désorganisées dans le labyrinthe des ruelles de Belo Monte, ont dû affronter une guérilla urbaine acharnée menée par des combattants qui connaissaient chaque recoin de leur territoire. Massacrées, les troupes ont dû battre en retraite en abandonnant aux jagunços un butin considérable d'armes automatiques modernes et de munitions en abondance. Cette défaite humiliante a provoqué un choc profond dans l'opinion publique et l'armée brésilienne.
La quatrième et dernière expédition a mobilisé près de dix mille hommes, soutenus par une artillerie lourde. Après un siège épuisant de plusieurs mois, au cours duquel le village a été littéralement pilonné, la résistance de Canudos a finalement été brisée. La reddition a eu lieu en octobre 1897, et ce qui suivit fut d'une brutalité extrême : pratiquement aucun des défenseurs adultes ne fut épargné. Antônio Conselheiro était mort quelques jours avant la chute finale, probablement de dysenterie ou d'épuisement. Sa dépouille fut exhumée, et sa tête tranchée fut exhibée publiquement pour démontrer la mort du prophète.
Le village de Belo Monte fut entièrement rasé. En 1969, le site original a été englouti sous les eaux du réservoir formé par le barrage de Cocorobó, effaçant jusqu'aux traces physiques de cette communauté tragique. La guerre de Canudos a fait entre quinze mille et vingt-cinq mille morts du côté des Canudenses, et plusieurs milliers du côté des forces gouvernementales. Elle a inspiré l'œuvre majeure de l'écrivain Euclides da Cunha, Os Sertões, publiée en 1902, considérée comme l'un des chefs-d'œuvre de la littérature brésilienne et une analyse pénétrante des contradictions de la société brésilienne de l'époque.