tragedias

Grande famine irlandaise

Famine majeure en Irlande, de 1845 à 1852

7 min01/01/2024
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La Grande Famine irlandaise reste l'une des catastrophes humanitaires les plus dévastatrices de l'histoire européenne du XIXe siècle. Connue en irlandais sous le nom d'An Gorta Mór, soit « la Grande Faim », ou encore d'An Drochshaol, « le Mauvais Temps », elle frappa l'Irlande entre 1845 et 1852, laissant une empreinte indélébile sur la mémoire collective d'un peuple tout entier.

Pour comprendre les origines de cette tragédie, il faut remonter à la révolution manquée de 1649, lorsque les catholiques irlandais se soulevèrent contre Oliver Cromwell. La répression qui s'ensuivit fut brutale et systématique. Parmi les mesures discriminatoires codifiées dans les Lois pénales, une disposition particulièrement pernicieuse, la loi sur le papisme, imposait que les terres catholiques ne puissent plus être transmises au fils aîné mais devaient être partagées entre tous les fils d'une même famille. Ce mécanisme fragmenta progressivement les exploitations agricoles en parcelles de plus en plus petites, rendant la paysannerie irlandaise structurellement vulnérable.

Face à la réduction continue de leurs terres, les paysans irlandais se tournèrent massivement vers la culture de la pomme de terre. Ce tubercule présentait en effet des avantages décisifs : il était nourrissant, peu exigeant en espace et relativement facile à cultiver dans le climat humide de l'île. Il devint ainsi la nourriture de base de l'immense majorité de la population rurale, formant un monoculture alimentaire dangereusement fragile. Par ailleurs, une grande partie des paysans n'étaient pas propriétaires de leurs terres : ils devaient s'acquitter d'un fermage auprès de landlords protestants et britanniques. Environ 95 % des terres appartenaientt à quelques milliers de familles, le plus souvent protestantes.

Au début du XIXe siècle, la relative prospérité des campagnes et un climat favorable permettaient encore à une parcelle de nourrir convenablement une famille. La population, estimée entre quatre et cinq millions d'habitants en 1801, atteignit neuf millions quarante ans plus tard. Cette croissance démographique spectaculaire rendit les parcelles insuffisantes pour nourrir des familles toujours plus nombreuses, aggravant considérablement la fragilité du système agricole.

C'est dans ce contexte déjà tendu qu'en 1845, provenant d'Europe continentale, le mildiou fit son apparition sur l'île. Ce fléau était causé par un oomycète parasite, Phytophthora infestans, qui prospérait dans les conditions d'humidité caractéristiques du climat irlandais. Dès cette première année, la production de pommes de terre chuta d'environ 40 %, provoquant une famine d'une ampleur considérable, d'autant plus que près d'un tiers de la population dépendait exclusivement de ce légume pour subsister. Le phénomène fut suivi avec attention jusqu'aux États-Unis : en septembre 1845, le journal American Farmer évoquait déjà la maladie de la pomme de terre et sa possible progression.

Ce qui distingua la Grande Famine des crises alimentaires régionales précédentes, c'est la répétition implacable du désastre. L'anéantissement de la récolte de pommes de terre se reproduisit lors de trois des quatre années qui suivirent, dépassant de loin les capacités de réponse des institutions de secours, qu'elles fussent gouvernementales ou privées. Pendant ce temps, une réalité choquante s'imposait aux yeux du monde : contrairement à ce qui s'était passé lors de la famine de 1780, les ports irlandais restèrent ouverts, sous la pression des négociants protestants. L'Irlande continua donc à exporter de la nourriture alors que des familles entières mouraient de faim dans les campagnes. Des convois alimentaires appartenant aux landlords, escortés par l'armée britannique, quittaient l'île en direction de l'Angleterre.

La brutalité du système se manifesta aussi dans les expulsions. Certains propriétaires n'hésitèrent pas à chasser leurs paysans même lorsque ceux-ci étaient en mesure de payer leur loyer, comme lors du scandaleux incident de Ballinglass en mars 1846. Ces évictions massives jetèrent sur les routes des milliers de personnes déjà affaiblies par la faim, aggravant les épidémies qui se propageaient dans leur sillage.

Face à l'ampleur de la catastrophe, des initiatives caritatives virent le jour à travers le monde catholique. Dès 1841, le pape Grégoire XVI avait exhorté les archevêques à lever des fonds en Europe et en Amérique. Ce mouvement de solidarité se traduisit par de nombreux dons dont le montant total restait difficile à évaluer. L'archevêque de Dublin, Paul Cullen, estimait les contributions reçues à environ 14 000 ou 15 000 livres sterling. Ces efforts, bien que sincères, se révélèrent dérisoires face à l'immensité du drame.

Les conséquences de la Grande Famine furent apocalyptiques. Des centaines de milliers d'Irlandais périrent de faim ou de maladies liées à la malnutrition. Des millions d'autres choisirent ou furent contraints à l'émigration, principalement vers les États-Unis, le Canada et l'Australie. Ces vagues migratoires transformèrent durablement la composition démographique de l'île : la population irlandaise, qui avait atteint neuf millions d'habitants avant la famine, ne cessa de décliner pendant plus d'un siècle.

L'héritage de la Grande Famine façonna profondément l'identité politique irlandaise. La mémoire de la faim, des expulsions et de l'indifférence — voire de la complicité — des autorités britanniques nourrit pendant des générations le sentiment nationaliste irlandais. La question de la responsabilité britannique dans la catastrophe continue d'alimenter les débats historiques. Pour de nombreux historiens, les choix politiques de l'époque, dictés par les dogmes du laissez-faire économique et une indifférence structurelle à la souffrance irlandaise, transformèrent une crise agricole en une catastrophe humaine de grande ampleur. La Grande Famine reste aujourd'hui un symbole puissant de la vulnérabilité des populations face aux injustices systémiques et aux défaillances des institutions censées les protéger.

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