Emmanuel-Philibert de Savoie naît le 13 janvier 1869 à Gênes, dans une famille royale dont le destin est intimement lié aux soubresauts politiques de l'Europe du dix-neuvième siècle. Fils aîné d'Amédée de Savoie-Aoste, qui régna brièvement sur l'Espagne sous le nom d'Amédée Ier entre 1870 et 1873 avant d'abdiquer, il grandit dans l'ombre d'une ligne dynastique marquée par les aventures couronnées et les abdications. Son grand-père paternel n'est autre que le roi Victor-Emmanuel II d'Italie, unificateur de la péninsule, ce qui place le jeune prince au coeur de l'histoire italienne en train de se faire.
Pendant les années où son père règne sur l'Espagne, Emmanuel-Philibert porte les titres de prince des Asturies et d'infant d'Espagne. Mais lorsque les Bourbons sont restaurés sur le trône madrilène en la personne du roi Alphonse XII, ces titres perdent toute signification pratique, et le prince ne les revendique plus jamais. Sa vie prend dès lors une orientation résolument italienne et militaire.
Le 25 juin 1895, Emmanuel-Philibert se marie à Kingston-sur-la-Tamise, en Angleterre, avec la princesse française Hélène d'Orléans, née en 1871 et fille du prétendant orléaniste à la couronne de France, Philippe VII, comte de Paris. Ce mariage unit deux maisons dynastiques non régnantes mais profondément attachées à leurs traditions et à leurs prétentions : les Savoie-Aoste pour l'Italie, les Orléans pour la France. L'union est féconde : elle donne naissance à deux fils, Amédée en 1898, qui deviendra troisième duc d'Aoste et vice-roi d'Éthiopie, et Aymon en 1900, dont le destin sera lui aussi marqué par les ambitions politiques et les tragédies du vingtième siècle.
En 1905, Emmanuel-Philibert entre dans l'armée italienne à Naples avec le grade de commandant. Sa carrière militaire prend une tout autre dimension avec l'éclatement de la Première Guerre mondiale. Nommé commandant de la 3e armée du roi Victor-Emmanuel III, il participe aux campagnes contre l'Empire austro-hongrois sur le front nord-est de l'Italie, dans des conditions particulièrement difficiles. Ce qui le distingue dans ce conflit meurtrier, c'est un fait exceptionnel : sa troisième armée demeure invaincie pendant toute la durée de la guerre.
Cette prouesse lui vaut un surnom qui restera attaché à son nom : Duca Invitto, le Duc Invaincu. À la fin du conflit, en récompense de ses services éminents, il est nommé maréchal d'Italie et sénateur du Royaume. Sa popularité est immense, et son prestige militaire en fait une figure incontournable de la vie publique italienne de l'après-guerre.
Cette popularité n'est pas sans conséquences politiques. En 1922, l'année de la marche fasciste sur Rome qui porte Benito Mussolini au pouvoir, des rumeurs persistantes circulent selon lesquelles le duc d'Aoste pourrait être proposé comme roi d'Italie, au cas où le souverain légitime, Victor-Emmanuel III, s'opposerait au mouvement fasciste. La rumeur révèle à quel point Emmanuel-Philibert est perçu comme une alternative crédible au sein de la famille royale. Mais l'événement n'a pas lieu : Victor-Emmanuel III n'offre aucune résistance à Mussolini, et la question de la succession ne se pose pas.
La vie d'Emmanuel-Philibert est également marquée par le destin de ses deux fils. L'aîné, Amédée, troisième duc d'Aoste, épouse sa cousine la princesse Anne d'Orléans et devient vice-roi d'Éthiopie dans le contexte de la colonisation italienne. Le cadet, Aymon, connaît un destin plus singulier encore : proclamé roi de l'État fantoche de Croatie le 18 mai 1941 sous le nom de Tomislav II, il abdique le 31 juillet 1943 sans avoir jamais mis les pieds dans ce pays dont il était censé être le souverain.
Emmanuel-Philibert s'éteint le 4 juillet 1931 à Turin, avant d'avoir pu voir les déchirements de la Seconde Guerre mondiale qui allaient emporter l'Italie et réduire à néant les ambitions dynastiques de sa maison. Il est inhumé au cimetière militaire de Fogliano Redipuglia, parmi les soldats tombés dans la guerre qu'il avait menée. À Rome, un pont inauguré en 1942 porte son nom en hommage à sa mémoire.
Son héritage est celui d'un homme de guerre respecté, fidèle à ses devoirs militaires dans des circonstances exceptionnelles, mais dont la trajectoire politique est restée en retrait des convulsions de l'histoire. Chevalier grand-croix de l'ordre militaire de Savoie, de l'ordre des Saints-Maurice-et-Lazare et de l'ordre de la Couronne d'Italie, il incarne une certaine conception de la loyauté dynastique et du service à la nation, dans une époque où ces valeurs allaient être soumises à des épreuves sans précédent.


