Eihei Dōgen naquit le 19 janvier 1200 à Uji, à quelques kilomètres au sud de Kyōto, au sein d'une famille aristocratique d'une grande distinction. Son père, Michichika, appartenait au clan des Minamoto et descendait de l'empereur Murakami qui avait régné de 947 à 967. Sa mère était la fille de Fujiwara Motofusa, l'une des personnalités les plus influentes de la cour impériale de l'époque. Dōgen venait ainsi au monde au sommet de la hiérarchie sociale japonaise, dans un milieu où la culture et le pouvoir se mêlaient intimement.
Le Japon qu'il trouva en naissant était un pays traversé par de profondes tensions. Depuis peu, le pays vivait sous un double pouvoir : d'un côté, l'empereur et sa cour installée à Kyōto, la capitale traditionnelle, gardiens d'une légitimité symbolique et culturelle ; de l'autre, le shogun, général suprême détenteur du pouvoir militaire effectif, établi à Kamakura. Dans cette société féodale complexe, les grandes familles se disputaient l'influence politique, les Fujiwara et les Minamoto au premier rang. C'était un monde d'apparences trompeuses et de luttes incessantes pour la préséance.
Dōgen fut frappé très tôt par les coups du destin. Il perdit son père à l'âge de deux ans, puis sa mère à l'âge de huit ans. Orphelin, il fut recueilli par l'un de ses oncles, Minamoto Michitomo, illustre poète qui lui fit découvrir la richesse de la littérature et de la poésie. Dōgen s'avéra un enfant d'une précocité remarquable : dès l'âge de quatre ans, il était capable de lire des poèmes en chinois. Pourtant, malgré ses privilèges et ses dons, il traversa une enfance empreinte de mélancolie, observant avec une lucidité précoce le caractère illusoire des ambitions humaines et la réalité de l'impermanence.
Juste avant de mourir, sa mère lui avait recommandé de devenir moine, afin de consacrer sa vie au salut de tous les êtres. Cette parole ultime laissa une empreinte indélébile dans l'âme du jeune Dōgen. Confronté à la souffrance et à la perte, il réalisa progressivement la nécessité de chercher la vérité au-delà des apparences du monde. Au cours de sa treizième année, il gravit le mont Hiei, près de Kyōto, pour rejoindre le monastère qui abritait le centre des études bouddhiques de l'école Tendai, où il fut intronisé moine.
Ses années sur le mont Hiei lui révélèrent cependant les limites de la tradition dans laquelle il avait été introduit. L'école Tendai traversait alors une période de décadence manifeste, insistant démesurément sur les cérémonies extérieures, mêlant les doctrines ésotériques et exotériques dans une confusion doctrinale, et laissant le formalisme de la vie monastique l'emporter sur la pratique authentique. Plus troublant encore, des moines-soldats étaient apparus sur le mont Hiei, transformant ce lieu de recueillement en une véritable forteresse militaire. Dōgen priait et méditait avec intensité, mais une question le taraudait sans relâche, ce qu'il appela « le grand doute » : si l'enseignement bouddhique affirme que tous les êtres possèdent originellement la nature de Bouddha, pourquoi est-il nécessaire de s'entraîner et de pratiquer des disciplines ascétiques pour atteindre l'éveil ? Nul autour de lui ne pouvait lui apporter de réponse satisfaisante.
Il quitta le mont Hiei, comme d'autres grands réformateurs du bouddhisme japonais de son époque, tels Hōnen (1133-1212), fondateur de l'école Jōdo, et Eisai (1141-1215), fondateur de l'école Rinzai. Il rencontra précisément le maître Eisai, récemment rentré de Chine, et au temple de Kennin-ji, il devint le disciple de Myōzen, successeur direct d'Eisai. Cette pratique approfondie du zen Rinzai enrichit sa formation, mais ne dissipa pas entièrement ses interrogations fondamentales.
La décision de Dōgen de se rendre en Chine, aux sources mêmes du bouddhisme zen, marqua le tournant décisif de son existence. Il quitta le Japon le 22 février 1223, en compagnie de Myōzen et de deux autres moines. Les premières semaines en Chine furent surprenantes : restant à bord du bateau ancré dans le port pour préparer son voyage spirituel, il y reçut la visite d'un vieux moine âgé de plus de soixante-dix ans qui était venu acheter des champignons. Cet échange anodin en apparence se révéla une leçon inattendue sur la pratique du zen dans la vie quotidienne et l'importance de chaque instant.
C'est finalement auprès du maître Rujing, au monastère de Tiantong, que Dōgen trouva l'enseignement qu'il cherchait. Rujing lui transmit la pratique du shikantaza — « simplement s'asseoir » —, une méditation assise pure et sans objet, que Dōgen reconnut comme la voie directe vers l'éveil. Il vécut l'expérience du shinjin datsuraku, « l'abandon du corps et de l'esprit », qui constitua pour lui une réalisation profonde. Il rentra au Japon en 1227, porteur d'une compréhension nouvelle du zen qu'il allait s'employer à transmettre.
De retour dans son pays natal, Dōgen fonda l'école Sōtō du bouddhisme zen japonais, distincte de l'école Rinzai déjà présente. Il enseigna d'abord à Kyōto, puis fonda en 1243 le monastère d'Eiheiji dans la province de Echizen, loin de l'agitation de la capitale, dans un cadre forestier propice au recueillement. Ce monastère, qu'il dirigea jusqu'à la fin de sa vie, demeure aujourd'hui l'un des deux grands temples du zen Sōtō au Japon.
Dōgen mourut le 22 septembre 1253, à l'âge de cinquante-trois ans. Son œuvre philosophique et littéraire, le Shōbōgenzō — « Le Trésor de l'Œil du Vrai Dharma » —, est considérée comme l'un des textes majeurs non seulement du bouddhisme japonais mais de la pensée universelle. Par la profondeur de ses intuitions sur la nature du temps, de l'être et de la pratique, Dōgen reste une figure incontournable de la spiritualité mondiale, dont l'enseignement continue d'influencer des millions de pratiquants à travers le monde.
